Convergences : examen des similarités entre les communautés noires et autochtones

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Le présent rapport a été produit grâce à la participation du ministère de la Sécurité publique du Canada, du Black Cultural Centre for Nova Scotia et du Mi'kmaq Native Friendship Centre

Les opinions exprimées dans ce rapport sont celles des participants et ne représentent pas nécessairement celles de Sécurité publique Canada

APC 29 CA (2009)

Collection sur les Autochtones

Pour obtenir un exemplaire du rapport, veuillez écrire à l'adresse suivante :

Unité des politiques correctionnelles autochtones
Sécurité publique Canada
340, avenue Laurier Ouest
Ottawa (Ontario) K1A 0P8

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No de catégorie : PS4-75/2009F
No ISBN : 978-1-100-92095-5

Table des matières

Introduction

Le Rouge Et Le Noir: Renforcer Le Cercle

Le titre de la présente introduction fait référence à la représentation symbolique du cercle telle que la comprennent de nombreux Autochtones. Le cercle n'a ni début ni fin. Il est le symbole de l'équilibre parfait, car tous les points du cercle sont égaux. À l'intérieur du cercle se trouvent quatre couleurs disposées de façon identique : le noir, le rouge, le blanc et le jaune. Pour nous, les Autochtones, ces couleurs représentent les quatre races de l'humanité. Lorsqu'elles sont disposées dans le cercle, ces couleurs ont toutes la même valeur et la même importance. En réunissant les Noirs et les Autochtones dans le cercle, nous reconnaissons donc l'égalité et la similarité des deux groupes.

En juin 1989, j'ai participé au congrès de l'Association canadienne de justice pénale à Halifax, en Nouvelle-Écosse, où j'ai décidé de suivre un atelier organisé par la communauté noire. Pendant les exposés des quatre orateurs, j'ai été frappé par la similarité des expériences et des problèmes vécus par les communautés noire et autochtone. À un certain moment, j'ai fermé les yeux; la seule différence notoire que j'ai alors pu remarquer entre le discours des Noirs et celui des Autochtones était l'accent des intervenants. Au cours des années qui ont suivi l'atelier, j'en suis venu à la conclusion que ces similarités devraient être explorées plus à fond.

Un des Autochtones ayant participé au rassemblement des deux communautés a mentionné une des raisons pour lesquelles je souhaitais découvrir si ces similarités apparentes pouvaient mener à des résultats tangibles :

[Trad.] « Comme je l'ai mentionné auparavant, de nombreux programmes que nous élaborons en tant qu'Autochtones se “ghettoïsent”. J'utilise le terme en toute connaissance de cause. Lorsque nous créons quelque chose, les gens l'entourent de murs et disent, “il s'agit de programmes pour les Indiens. Ça leur appartient. Ces programmes ne font pas vraiment partie du système, car ils sont seulement destinés à ces gens-là.” Tant que nous serons repliés sur nous-mêmes, ces murs resteront debout. Au cours des deux derniers jours, j'ai découvert qu'il était possible d'abattre ces murs et de partager nos réalisations avec d'autres communautés. Ce que nous apprendrons grâce à elles pourrait nous aider à mieux servir notre peuple. Cette partie du dialogue, il faut la poursuivre. »

Bien que les communautés noire et autochtone diffèrent quant à leur histoire et à leurs relations avec le gouvernement fédéral, je crois désormais qu'il est important de partager nos expériences et nos stratégies relatives au système correctionnel et au système de justice pénale en raison de nos similarités. La principale d'entre elles est l'isolement du reste de la société canadienne causé par le système de réserves dans le cas des Autochtones du Canada, et par Africville, North Preston et d'autres petites collectivités de la région d'Halifax dans le cas des Noirs de la Nouvelle-Écosse.

Grâce à mes conversations avec M. Henry Bishop, conservateur du Black Cultural Centre, et aux articles de lecture en montreau Centre, j'en ai beaucoup appris sur l'histoire des Noirs de la Nouvelle-Écosse. Ils formaient jadis une « société d'esclaves », bien que le faible potentiel agricole des terres accidentées et rocailleuses de la province ait empêché l'esclavagisme de se développer comme dans les plantations.

La plupart des Noirs qui ont émigré en Nouvelle-Écosse après la Révolution américaine étaient des esclaves émancipés; ils ont presque tous été libérés par les Britanniques, qui voulaient les inciter à quitter leurs maîtres révolutionnaires. Ils se sont fait promettre qu'une fois libres, ils recevraient le même traitement que les Blancs, mais cette promesse n'a pas été tenue. Pour survivre, bon nombre de Noirs ont dû se donner, eux et leurs enfants, en esclavage, ou conclure des contrats de services à long terme. En 1792, un agent de la Sierra Leone Company a recruté des Noirs de la province aux fins d'émigration vers l'Afrique. D'autres migrations ont eu lieu, notamment vers la Sierra Leone en 1800 et vers la Trinité en 1821.

Après le départ des loyalistes noirs vers la Sierra Leone, un petit groupe de familles noires se sont installées temporairement sur les terres qu'ils avaient abandonnées dans la région de Preston, en Nouvelle-Écosse. En 1796, quelque 550 marrons expulsés de la Jamaïque ont été installés sur ces terres. Les marrons, en raison de leurs coutumes différentes, étaient bien traités par le gouvernement, mais ils se sont heurtés aux préjugés et à la discrimination des habitants de la région. En 1800, ils ont presque tous (sauf peut-être une poignée, qui se serait assimilée à la population noire de la Nouvelle-Écosse) été envoyés vers la Sierra Leone où, ironie du sort, ils ont contribué à réprimer une rébellion déclenchée par les anciens loyalistes noirs. 

Après la guerre de 1812, la Nouvelle-Écosse est devenue la terre d'accueil de réfugiés noirs. Plusieurs centaines de familles noires des États-Unis ont demandé la protection des Britanniques après que le commandant de la flotte britannique eut émis une proclamation selon laquelle tous les sujets britanniques qui se rendraient jusqu'à un navire ou un poste militaire britannique seraient transportés gratuitement vers une autre colonie britannique d'Amérique du Nord ou des Antilles pour y être traités comme des colons libres. Ainsi, en 1815, de 2000 à 3000 Noirs avaient déjà émigré vers la Nouvelle-Écosse. Il semble que ces réfugiés ont été mieux accueillis, nourris, vêtus et soignés par le gouvernement que leurs prédécesseurs loyalistes, même si les terres qu'ils ont reçues n'étaient pas de meilleure qualité. Presque tous les réfugiés noirs se sont installés à proximité d'Halifax, dans les collectivités de Preston et d'Hammond Plains. 

Africvilleétait une petite collectivité non constituée située sur la rive sud du bassin de Bedford. Les premiers colons d' Africville, environ 400 personnes appartenant à huit familles, étaient d'anciens résidents des colonies de réfugiés de Preston et d'Hammond Plains qui avaient déménagé à Africville pour fuir les difficultés économiques causées par leurs terres rocailleuses et arides. Ces colonies étaient composées de Noirs qui avaient élu refuge en Nouvelle-Écosse au fil des siècles. 

Dans les années 1960, Halifax a entamé des projets de renouvellement d'après-guerre pour assainir la ville et décidé de raser le secteur d'Africville. Les représentants gouvernementaux ont offert de meilleurs logements, emplois et perspectives économiques aux résidents de la localité en contrepartie de la démolition de leurs foyers. Les résidents ont résisté, mais la Ville a quand même procédé à la démolition. Bon nombre des résidents ont été logés dans des endroits insalubres, leurs affaires personnelles ont été transportées vers leurs nouveaux logements dans des camions à ordures municipaux et, à titre de dédommagement, ils ont reçu moins de 500 $. Non seulement leurs maisons ont été démolies, mais leurs moyens de subsistance et leurs églises ont disparu . Un participant noir au rassemblement des deux communautés a résumé la situation comme suit :

[Trad.] « J'aimerais commenter quelque chose qui a été dit plus tôt, car l'histoire a tendance à se répéter si les êtres humains ne tirent pas de leçons du passé. Un des participants autochtones a raconté avoir visité la pièce sur la communauté d'Africville et s'être souvenu de ce que Pa Carvery avait dit. Le problème dans le cas d'Africville, c'est que personne n'a laissé les jeunes de la communauté s'exprimer par rapport à la réinstallation. Ils n'ont pas eu voix au chapitre. Les gens de l'extérieur et la Ville d'Halifax ont facilement pu nous influencer avec leur argent. La plupart des anciens ne se rendaient pas compte de la valeur de leurs terres, de leurs maisons ou de ce qui leur était offert en échange. »

Tout au long de l'existence d'Africville, la communauté noire a partagé de nombreuses caractéristiques avec les communautés autochtones. Par exemple, les cultures noire et autochtone reposaient et reposent encore aujourd'hui sur les relations personnelles. La stabilité culturelle et sociale était attribuable à la famille, et la spiritualité, par l'entremise de l'influence considérable de l'Église, cimentait la communauté. Le rôle des femmes en tant que pourvoyeuses et enseignantes était honoré, et les excellents dirigeants d'Africville en ont fait une collectivité unie. La perte d'identité culturelle et spirituelle unificatrice qui a suivi la disparition d'Africville ressemble à ce que vivent présentement les peuples autochtones.

Les problèmes qu'ont en commun les deux communautés sont mis en évidence par la surreprésentation des Noirs de la Nouvelle-Écosse et des Autochtones de partout au pays dans le système de justice pénale et le système correctionnel canadiens. D'après le Recensement de 2006, les Noirs de la Nouvelle-Écosse représentent environ 2 % de la population de la province, mais, en 2007, ils comptaient pour 6 % des habitants de la province détenus dans des établissements fédéraux. Les Autochtones, quant à eux, représentent environ 3 % de la population canadienne, mais ils comptent pour environ 18 % de tous les détenus sous responsabilité fédérale.

La surreprésentation des Noirs et des Autochtones dans le système judiciaire ainsi que les problèmes similaires auxquels sont confrontées les deux communautés ont mené les Politiques correctionnelles autochtones à étudier ces problèmes dans le but de découvrir s'il existait des possibilités de soutien mutuel et d'action commune.

En février 2006, à la suite de discussions avec des représentants du Black Cultural Centre et du Mi'kmaq Native Friendship Centre, des membres des communautés noire et autochtone de la Nouvelle-Écosse ont participé à un rassemblement de deux jours. Le but de l'événement était d'explorer les similarités et les différences d'approche en lien avec la prévention du crime, les services correctionnels et le développement communautaire, ainsi que d'échanger des informations et de trouver des façons dont les deux communautés pourraient collaborer à l'amélioration du sort de leurs peuples.

Le rassemblement, organisé par les deux Centres a réuni 26 personnes dans le cercle : des membres des communautés noire et autochtone, mais aussi des représentants de la Commission nationale des libérations conditionnelles, de l'Association nationale des centres d'amitié, de la Première nation de Hollow Water au Manitoba et de Sécurité publique Canada. L'événement a eu lieu au Black Cultural Centre à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse.

Les organisateurs se sont entendus à l'avance sur le déroulement des activités ainsi que sur une série de questions à poser aux participants :

  1. Quelle est votre relation actuelle avec les diverses composantes du système de justice pénale, c'est-à-dire les services de police, les tribunaux et les services correctionnels?
  2. Dans 10 ans, comment voudriez-vous que votre communauté appuie les victimes et les délinquants? Quels acteurs clés du réseau social de votre peuple, comme les anciens, l'Église et les femmes, devraient collaborer afin d'améliorer les interventions de la communauté? Qu'est-ce qui favorise ou freine l'évolution de votre communauté?
  3. Chaque communauté a mentionné l'importance de travailler avec les jeunes, en particulier ceux qui risquent d'avoir des démêlés avec la justice. Quelles solutions de rechange au crime votre communauté peut-elle offrir aux jeunes? Existe-t-il d'autres solutions?
  4. Qu'avez-vous appris des autres participants au cercle et quelles sont les possibilités de collaboration future?

Bien que ces questions aient été formulées pour favoriser le dialogue, le cercle s'est vite animé. Les discussions, de nature très diverse, ont témoigné des priorités des deux communautés ainsi que des problèmes et des situations auxquels elles sont confrontées. La première partie du présent rapport en fait le résumé. Elle comprend plus de citations textuelles qu'en contiendrait normalement ce genre de rapport, car aucune reformulation ne saurait exprimer aussi fidèlement les problèmes, les espoirs et les aspirations des participants.

La deuxième partie du rapport, rédigée par Michelle Mann, tente d'établir si les principes de détermination de la peine applicables aux Autochtones, conformément à l'alinéa 718.2(e) du Code criminel,s'appliquent aussi à d'autres groupes défavorisés, et si la race, le sexe et la pauvreté (des facteurs interreliés) peuvent constituer des circonstances atténuantes pertinentes dans le processus de détermination de la peine pour les groupes non autochtones. La troisième partie du rapport est un article de Susan Marcus, directrice du Harlem Restorative Justice Project, intitulé Aperçu de la collaboration entre le Processus holistique de réconciliation et le projet de justice réparatrice de Harlem. Bon nombre des principes sur lesquels est fondé le projet de Harlem sont identiques aux processus de réconciliation et de justice réparatrice autochtones du Canada. La collaboration de ces deux groupes illustre la façon dont le travail d'un peuple peut s'appuyer sur les enseignements d'un autre.

Ed Buller
Directeur, Politiques correctionnelles autochtones
Sécurité publique Canada

PARTIE UN: Le Rassemblement

Organismes d'accueil

La Society for the Protection and Preservation of Black Culture in Nova Scotia (mieux connue sous le nom de Black Cultural Society) a été constituée en personne morale et enregistrée à titre d'organisation caritative en 1977. Son conseil d'administration est composé de 26 membres représentant diverses communautés noires de la Nouvelle-Écosse, dont un représentant de l'African United Baptist Association.

L'origine du Black Cultural Centre remonte à une proposition qu'avait présentée, en 1972, le révérend William Pearly Oliver, visant la création d'un centre éducatif et culturel qui répondrait aux besoins et aux aspirations des communautés noires de la Nouvelle-Écosse. Le Centre a officiellement ouvert ses portes le 17 septembre 1983, et il offre divers programmes et activités, comme des mises en scène culturelles sous forme de musique, de pièces de théâtre et de concerts, ainsi que des activités éducatives comme des ateliers, des conférences et des visites guidées. Les programmes du Black Cultural Centre touchent également la collectivité plus vaste de la Nouvelle-Écosse, puisque de nombreux événements culturels sont organisés partout dans la province. De plus, le Centre comprend un musée, un auditorium, un bureau communautaire de la GRC ainsi qu'une bibliothèque de consultation. On y trouve également des expositions temporaires et permanentes qui mettent en vedette le riche patrimoine des Africains en Nouvelle-Écosse. Le Black Cultural Society accueille toute personne souhaitant devenir membre. 

Le Mi'kmaq Native Friendship Centre a ouvert ses portes le 17 septembre 1973. Il a été constitué en personne morale le 2 juin 1975, et il fait partie des cent dix-neuf Friendship Centres de partout au Canada. Le Mi'kmaq Native Friendship Society est un organisme sans but lucratif dirigé par un conseil d'administration qui gère actuellement neuf programmes principaux. 

Le Centre offre des programmes culturels et de services sociaux structurés à l'intention des personnes autochtones en milieu urbain, et il sert d'endroit de rassemblement pour divers événements et activités communautaires. La politique du Centre est d'accueillir tout le monde, quelle que soit leur origine ou leur culture. De plus, il vise à réduire la pauvreté et le crime ainsi qu'à promouvoir la santé et le bien‑être, tant chez les personnes que dans la collectivité. Cet objectif se reflète dans tous les programmes offerts, et il est profondément ancré dans la conviction que le Centre aide à créer une collectivité plus sûre, saine et vivante en offrant aux gens la possibilité d'acquérir des habiletés et en mettant à leur disposition un endroit où pratiquer des activités spirituelles et de groupe, certains services de santé et d'éducation, ainsi qu'un lien avec le marché du travail.

Apprendre À Se Connaître

[Trad.] « Je crois que les communautés autochtone et afro-canadienne ont des éléments similaires et qu'à partir de ces éléments, on pourra trouver des moyens pour que nos communautés respectives puissent élaborer des stratégies pour réduire le nombre de membres qui sont impliqués dans le système de justice pénale et le système de justice pénale pour les jeunes. Nos deux communautés sont surreprésentées dans ces systèmes, mais elles ont plusieurs fondements semblables sur lesquels s'appuyer pour aborder le problème. Nous avons tous deux une forte spiritualité qui nous guide. Nous nous fions à nos chefs spirituels pour nous guider. Nos femmes ont une force intérieure, et nos communautés restent vivantes grâce à nos relations familiales. Je crois que nous avons beaucoup à partager et à apprendre les uns les autres. » (Participant de la communauté autochtone)

Quand des étrangers se rencontrent pour la première fois, il y a toujours une certaine hésitation, qui, au fil du temps, finit par disparaître à mesure que les deux personnes en apprennent davantage sur l'autre et trouvent des points communs sur lesquels ils peuvent se fonder pour discuter et créer des liens. Cette démarche est la même lorsque deux groupes se rencontrent. Le premier contact peut être tendu, puisque les deux groupes se demandent « Pourquoi suis‑je ici? », « Qu'avons‑nous en commun? » et « Comment dois‑je me comporter avec cette personne? ». Ce rassemblement, qui marquait la première fois où des communautés noires et autochtones se rencontraient, n'a pas fait exception.

[Trad.] « C'est la première fois que je viens ici. Je suis passé quelques fois devant en voiture, et en le voyant, je me demandais si je pouvais entrer, mais je ne disais que je ne connais pas ces gens. Plusieurs se posent les mêmes questions quand ils passent près du Friendship Centre à Halifax. Ils passent peut‑être devant en voiture en se demandant s'ils seront les bienvenus, même s'ils ne sont pas Autochtones? Ils se disent qu'ils ne connaissent pas le protocole à suivre. Je regardais autour de moi en entrant, et j'ai été extrêmement impressionné par le Black Cultural Centre, puisqu'il me rappelait notre Mi'Kmaq Friendship Centre, à Halifax. Je vois beaucoup d'artéfacts. Je suis archéologue, en passant. Je regardais toutes ces choses qui portent sur le passé des Noirs qui sont venus d'Afrique. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Je ne sais pas vraiment comment m'adresser à une personne noire; je ne sais pas si ces gens souhaitent qu'on les appelle des afro-canadiens, ou des Noirs, ou – je ne sais pas. Je me connais, et je suis Micmac. » (Participant de la communauté autochtone)

Pour commencer le rassemblement, et pour lancer le processus d'apprentissage, les membres des deux communautés ont participé à des prières et à une cérémonie afin d'amener tous les participants dans un même état d'esprit. Le pasteur Brian Johnston, président de la Black Cultural Society et agent de police de la municipalité régionale d'Halifax, a souhaité officiellement la bienvenue à tous les participants au nom de la Society puis prononcé une prière en bénédiction du rassemblement. Gordon King, le directeur exécutif du Mi'kmaq Native Friendship Centre, a entrepris la cérémonie du foin d'odeur, qu'a dirigé Bert Milberg. Toutes les personnes présentes ont participé à la cérémonie, qui a été suivie d'une présentation de tambours africains, joués par M. Henry Bishop, le conservateur du Black Cultural Centre. Enfin, les Eastern Eagle Singers ont interprété des chants de bienvenue et d'honneur.

Pour le rassemblement, les participants étaient disposés en cercle, de façon à permettre à tout le monde de participer et de parler franchement chacun son tour. Plutôt que d'utiliser une plume d'aigle, on passait entre les personnes un bâton d'orateur africain. Le jumelage des deux symboles culturels était une étape importante dans le processus de la compréhension mutuelle. Dès l'ouverture de la cérémonie, et tout au long du rassemblement, les participants se sont efforcés de trouver d'autres points communs. Comme l'ont signalé un certain nombre de participants :

[Trad.] « J'ai remarqué que le logo du Black Cultural Centre est sur le devant de la trousse de la conférence. Il s'agit d'une image du monde et de l'Afrique, lieu où la civilisation est née, et d'une famille noire qui se déplace sur le globe. De l'autre côté, on trouve le logo d'un capteur de rêves, un emblème Autochtone. Les deux cultures y sont représentées. Nous sommes tous des rêveurs, mais je crois qu'il est maintenant temps pour nous d'analyser nos rêves et de passer aux actes. J'ai déjà visité Winnipeg, où on m'avait emmené dans une école autochtone. J'y ai rencontré le directeur et les professeurs; il y avait des capteurs de rêve dans toutes les salles de classe. J'ai beaucoup appris pendant cette visite, et je regarde maintenant les éléments communs de nos deux cultures. Elles sont toutes deux axées sur la famille, et lorsqu'on regarde du côté du système de justice, on remarque qu'il n'est pas bien adapté à nos cultures. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Quelques points seulement. Nous avons parlé de nos plans, de la collaboration et des similarités; il y en a plusieurs entre nos deux communautés. Nous avons des difficultés semblables. J'utilise ici le mot “difficulté” par opposition à “problèmes” dans nos communautés. C'est pour ces difficultés qu'il faut trouver des solutions. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je me souviens d'être arrivé à Halifax en décembre 1999, et, quelques mois après le jour de l'An, il y a eu une célébration de la culture noire, qu'ils avaient intitulée “Jubilee”. J'y suis allé. Je me souviens de trois choses. Premièrement, la chorale. J'aime quand une culture célèbre la spiritualité par les chansons et la danse. J'adore ça. Ça ressemble à ce que nous faisons. Et j'ai beaucoup apprécié la chorale. Je me souviens aussi d'une autre performance, celle de quelques acteurs locaux qui ont joué un extrait d'une pièce sur Africville, et la façon dont ils l'ont joué avec spiritualité m'a beaucoup ému. C'était comme si ça se passait réellement. La pièce portait sur leurs réactions après s'être fait annoncer qu'ils devaient quitter leur communauté. J'ai été épaté. C'était la première fois que j'entendais ça. Je me rappelle qu'étant enfant, on nous avait demandé de partir, alors nous avions déménagé en ville. Je me souviens que ma mère avait trouvé ça difficile, puisque sa famille restait là alors que nous devions partir. Je me suis rappelé tout ça. » (Participant de la communauté autochtone)

Les participants reconnaissent qu'il ne suffit pas de se connaître, mais qu'il est également important de trouver des façons d'apprendre des autres. Tant les participants de la communauté noire qu'autochtone étaient conscients que chaque communauté avait mis sur pied des programmes et des services indépendamment de l'autre culture, et qu'en se parlant de leurs expériences, ils trouveraient des moyens d'avancer, tant sur le plan individuel que collectif.

[Trad.] « Dans la communauté noire, comme dans la communauté autochtone, il faut pouvoir s'entendre. Il faut aussi pouvoir s'entendre avec les autres communautés avec qui nous vivons, qu'il s'agisse de blancs ou autre. Peu importe qui vit dans cette communauté. J'aimerais voir une société où les gens interagissent entre eux, parce que nous pouvons apprendre des autres et de nous‑mêmes. Je crois que nous sommes restés trop longtemps ancrés dans nos habitudes. En tant que personne, je ne suis pas prêt à attendre pendant un autre dix ans avant que les choses changent. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Simplement en parlant avec les gens avant que le rassemblement commence, j'ai appris que nous cherchons tous des réponses aux problèmes de nos communautés. J'ai été surpris d'apprendre que plusieurs de nos problèmes sont les mêmes, et que nous utilisons les forces de nos communautés pour les régler. Peut‑être qu'en unissant nos efforts, on pourrait tirer parti des meilleurs éléments de nos deux communautés. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Par exemple, on a la garderie de East Preston, qui est ouverte depuis toujours, et qui est un excellent modèle de garderie communautaire. On a aussi le Programme d'aide préscolaire aux Autochtones. Il serait intéressant de comparer ces deux programmes. Quels sont leurs avantages? Quelles activités faites‑vous? Quelles activités faisons‑nous? Comment peut‑on améliorer chaque programme? Et puis, quand on regarde nos services de lutte contre la toxicomanie, on peut se demander pourquoi on n'a pas, dans la zone urbaine d'Halifax, un centre de traitement de la toxicomanie où seraient réunis des intervenants en toxicomanie des communautés noires et autochtones, qui pourraient travailler ensemble. Ils pourraient partager des bureaux et les frais, et aussi répondre ensemble aux besoins de nos communautés. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je pense à ce que j'ai appris d'un chef de la réserve de Bear River il y a quelque temps, pendant que je suivais des cours pour les adultes. Il était venu nous parler, entre autres, des quatre éléments nécessaires pour équilibrer sa vie. Il a parlé de la capacité mentale et physique, et de la capacité créative et spirituelle. Je crois que nous avons besoins de ces quatre éléments pour être équilibrés, comme une table a besoin de ses quatre pattes. Je crois que c'est le message le plus important que je garde de chaque activité comme celle‑ci, et que c'est une des choses les plus importantes que j'aie appris au cours de ma vie. J'aimerais seulement suggérer que nous pourrions nous en servir comme stratégie quand nous essayons de travailler ensemble. » (Participant de la communauté noire)

Le Système Correctionnel

L'importante surreprésentation des Noirs et des Autochtones dans les systèmes de justice pénale pour les adultes et pour les adolescents ainsi que dans les établissements correctionnels fédéraux et provinciaux est une des principales raisons pour lesquelles des représentants des deux communautés ont voulu se réunir. Les participants au rassemblement se rendent compte que leurs communautés ne peuvent pas se permettre de perdre leurs jeunes, qui vont grossir les rangs de la population carcérale. Ils croient que le système correctionnel ne répond pas aux besoins des délinquants noirs et autochtones ou aux besoins particuliers de leurs communautés. Les participants ont aussi noté qu'il est difficile pour les délinquants de réussir dans la vie après leur incarcération, car leur séjour en établissement fait généralement d'eux de « meilleurs criminels »; ils sortent de ces endroits plus endurcis qu'à leur arrivée. Voici les commentaires de certains participants à ce sujet :

[Trad.] « La prison ne réforme personne. De nombreux détenus deviennent en fait de meilleurs criminels, car ils apprennent des autres détenus. Pour survivre en prison, ils doivent recourir à la violence et à l'intimidation. Bon nombre d'entre eux se tournent vers la drogue afin d'atténuer leurs souffrances. La prison est en quelque sorte une école qui mène à la rue et non à une vie de famille. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre qui que ce soit. Il ne reste plus beaucoup d'Autochtones dans le monde et nous avons besoin de l'appui de tous nos membres pour développer nos communautés, nos sociétés et nos cultures respectives. Il y a environ 2000 Autochtones dans les établissements correctionnels fédéraux, ce qui représente annuellement 20 siècles de temps perdu pour notre peuple. Il nous faut trouver des moyens de retenir les membres de notre communauté et de prendre soin d'eux, qu'il s'agisse de victimes ou de délinquants. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « J'aimerais qu'en tant que victimes et usagers du système, nous ayons le courage de dire : “Ça ne marche pas.” Il faut songer à ce qui fonctionnera pour nos enfants, car nous ne voulons pas qu'ils se retrouvent dans un système qui les incarcère, les met en liberté, puis leur dit : “Maintenant que tu as un casier judiciaire, personne ne peut t'embaucher, pas même dans un centre d'appels. Avant de te laisser faire quoi que ce soit, il nous faut examiner ton casier judiciaire.” Les ex-détenus n'ont aucun espoir. Comme ils sont désespérés, ils retournent en milieu carcéral. Au moins, là, ils se trouvent sur un pied d'égalité avec les autres, car tous les détenus sont des criminels. » (Participant de la communauté noire)

D'après les participants, une des principales difficultés que doivent surmonter leurs communautés est le manque de compréhension des décideurs du système correctionnel quant aux différences culturelles considérables des délinquants noirs et autochtones et aux besoins particuliers de ces populations. Les participants ont fait remarquer que cette incompréhension est omniprésente depuis les tribunaux jusqu'à la Commission des libérations conditionnelles. Certains ont expliqué que les membres des communautés noire et autochtone peinent à appuyer leurs délinquants, car ils ne connaissent pas bien le système de justice. Tous ont reconnu qu'il fallait continuer de sensibiliser les membres du système correctionnel et les communautés aux besoins des délinquants noirs et autochtones afin que des programmes et des services appropriés puissent être offerts dans les établissements correctionnels et au sein de ces communautés :

[Trad.] « J'aimerais que la communauté fasse partie de l'équipe de gestion des cas; ainsi, elle serait beaucoup plus présente pour les détenus et pourrait mieux les aider à réintégrer la société. L'équipe de gestion des cas évalue les délinquants et leur dit qui ils sont. Parfois, elle leur donne l'impression qu'elle les connaît mieux qu'eux-mêmes. Cependant, les Autochtones, en particulier les Inuits, agissent parfois différemment du reste de la société. Les Autochtones, les Inuits, les Mi'kmaq et les Noirs ont tous leur propre façon de faire. Un jour, j'ai rencontré un Inuit qui avait commis un meurtre. Il souriait et parlait peu, mais il avait été victime de violence et ne savait pas comment demander de l'aide. Comme il ne savait pas quoi faire, il a enlevé la vie d'une personne. Pour avoir parlé à cet Inuit, je sais qu'il avait des remords et qu'il regrettait son geste. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Des personnes décident des programmes que nous devons suivre et de ce qui va se passer dans notre vie. Dans la grande majorité des cas, ces décideurs ne sont ni Noirs, ni Autochtones et ne connaissent pas bien notre culture, notre passé et notre spiritualité. Ils ne savent pas d'où nous venons, pourquoi nous parlons et agissons d'une certaine façon ou pourquoi certains d'entre nous baissent les yeux quand on les regarde. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Les membres de l'équipe qui gérait mon cas prenaient des décisions qui influençaient grandement ma vie. Ils croyaient me connaître autant que les anciens qui venaient me voir, mais ces derniers me faisaient participer à des cérémonies de la suerie et me parlaient tous les jours. S'ils avaient eu leur mot à dire au sujet des programmes que je devais suivre ou des choses que je devais faire pour obtenir la mise en liberté, ça ce serait passé tout autrement, car ils me connaissaient très, très bien. Ils savaient que je n'étais pas la personne décrite par l'équipe de gestion des cas. Au bout du compte, j'ai suivi tous ces programmes, même s'ils n'étaient pas nécessaires. J'ai pris ça comme une expérience de plus. En fait, j'ai énormément appris pendant ma détention. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Le système est très structuré et comporte des mécanismes complexes. Malheureusement, la communauté ne connait rien du système correctionnel et, inversement, le système correctionnel ne connaît généralement rien des communautés noire ou autochtone. Voilà où le bât blesse. C'est pourquoi il faudrait créer des partenariats. » (Participant de la communauté noire)

Les programmes destinés aux Autochtones qui sont détenus dans des établissements fédéraux sont régis par des dispositions précises de la Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition (1982) :

81. (1) Le ministre ou son délégué peut conclure avec une collectivité autochtone un accord prévoyant la prestation de services correctionnels aux délinquants autochtones et le paiement par lui de leurs coûts.

81. (2) L'accord peut aussi prévoir la prestation de services correctionnels à un délinquant autre qu'un autochtone.

81. (3) En vertu de l'accord, le commissaire peut, avec le consentement des deux parties, confier le soin et la garde d'un délinquant à une collectivité autochtone.

82. (1) Le Service constitue un Comité consultatif autochtone national et peut constituer des comités consultatifs autochtones régionaux ou locaux chargés de le conseiller sur la prestation de services correctionnels aux délinquants autochtones.

82. (2) À cette fin, les comités consultent régulièrement les collectivités autochtones et toute personne compétente sur les questions autochtones.

83. (1) Il est entendu que la spiritualité autochtone et les chefs spirituels ou aînés autochtones sont respectivement traités à égalité de statut avec toute autre religion et chef religieux.

84. Avec le consentement du délinquant qui est soumis à une ordonnance de surveillance de longue durée et qui sollicite une surveillance au sein d'une collectivité autochtone, le Service donne à celle-ci :

(a) un préavis suffisant de la demande, et

(b) la possibilité de soumettre un plan pour la surveillance du délinquant et son intégration au sein de cette collectivité.

Au fil des années, le Service correctionnel du Canada a élaboré un certain nombre de programmes pour les détenus autochtones, généralement en partenariat avec des organismes autochtones ou en collaboration avec la communauté et des particuliers autochtones. Les anciens ont été consultés à chaque fois et leurs opinions ont été intégrées aux programmes. Malgré leur existence, ces programmes ne sont pas toujours offerts, aux dires des participants. Par exemple, certains programmes sont seulement donnés dans les établissements à sécurité minimale ou moyenne. Comme une grande proportion des détenus autochtones se trouvent dans des établissements à sécurité maximale, ils ne peuvent pas participer à la plupart des programmes qui leur sont destinés.

Aucune disposition de ce genre n'existe pour les détenus noirs ou pour ceux qui appartiennent à d'autres groupes aux prises avec des problèmes similaires (surreprésentation, absence de programmes culturels et spirituels dans les établissements ou détachement d'avec la communauté). Tous les participants au rassemblement, en particulier ceux de la communauté noire, trouvent qu'il serait important et avantageux que des services soient offerts aux détenus par des membres de la communauté. De plus, ils se demandent aussi pourquoi des dispositions législatives similaires à celles précédemment mentionnées ne pourraient pas être ajoutées à la LSCMLC pour les autres communautés. Comme l'ont expliqué certains participants :

[Trad.] « Il faut que ce soit une personne noire qui aille visiter les femmes noires en prison, mais à l'Établissement Nova pour femmes, aucun financement n'est affecté aux visites aux détenues noires. Lorsque j'y suis allée pour offrir un programme, j'ai dû soumettre la proposition moi-même. » (Participante de la communauté noire)

[Trad.] « Je crois que les établissements doivent penser à créer des programmes à cet effet. Lorsque les détenus sont mis en liberté, ils doivent pouvoir trouver du travail ou, du moins, il doit exister des débouchés leur permettant d'intégrer le marché du travail. Je crois que les délinquants sont aussi des victimes; nous oublions que s'ils font du mal aux autres, c'est souvent parce qu'ils ont eux-mêmes souffert. Dans 90 % des cas, les délinquants sont des victimes de violence. Nous devons nous rendre compte qu'en tant que Noirs, nous avons énormément de choses à offrir. Il est important de connaître la culture des détenus, ce qui n'est pas le cas actuellement. La Commission des libérations conditionnelles et les établissements doivent s'efforcer d'inclure les personnes nécessaires dans le processus. Les détenues autochtones m'ont dit : “Nous avons toujours la visite d'intervenants, mais pas les femmes noires.” » (Participante de la communauté noire)

Les participants ont convenu de la nécessité de créer et de maintenir des liens entre les détenus et leurs communautés respectives, que ceux-ci seront alors mieux à même de réintégrer après leur mise en liberté. Les participants ont fait remarquer que, dans de nombreux cas, les détenus quittent le milieu carcéral sans le « filet de sécurité » nécessaire que constitue l'appui de la communauté et, par conséquent, ils risquent fortement de récidiver :

[Trad.] « J'en ai mare que nos jeunes sortent de ces établissements sans savoir où ils vont passer la nuit, comment ils vont se nourrir et se vêtir ou vers qui ils peuvent se tourner. Cette situation se répète continuellement. Pendant un certain temps, ils se trouvent dans un établissement où la société leur fournit trois repas par jour, un toit et des vêtements; quelqu'un leur dit quoi faire, à quelle heure se lever et se coucher, etc. Puis, un jour, ils sont déposés en plein centre‑ville et ils doivent se débrouiller, sans être outillés pour le faire. Si personne ne leur montre comment gagner leur vie, ils vont retourner en milieu carcéral. Ce scénario se répète fréquemment, surtout à l'automne. Lorsqu'il commence à faire froid, les jeunes se disent : “Je vais commettre un vol par effraction ou quelque chose du genre, comme ça, je vais me retrouver en prison pour l'hiver.” Si la société en est rendue là, elle est vraiment mal en point. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Au fil des années, j'ai connu plusieurs détenus dans des établissements fédéraux. Ils m'ont tous avoué qu'ils avaient plutôt peur à leur arrivée, mais qu'ils avaient encore plus peur à l'idée de partir. Ils ne savaient pas ce qui les attendait à l'extérieur, au-delà de l'enceinte de l'établissement. » (Participant de la communauté autochtone)

La décision de mettre en liberté les délinquants détenus dans des pénitenciers fédéraux revient à la Commission nationale des libérations conditionnelles. Au fil des années, la Commission a modifié sa démarche, car elle reconnait que les détenus autochtones qui demandent une mise en liberté devraient recevoir un soutien culturel pendant l'audience. À cette fin, la Commission a mis sur pied des processus d'audience auxquels peuvent participer des anciens, sur demande des détenus. Dans certaines régions, la Commission a même permis que les audiences se tiennent dans les communautés autochtones afin que les membres de celles-ci puissent se prononcer sur la question de la mise en liberté. Les détenus noirs n'ont pas droit à ce genre d'accommodement, bien que des efforts soient présentement déployés pour que les audiences tiennent davantage compte de leurs besoins. Voilà ce qu'a dit un représentant de la Commission lors du rassemblement :

[Trad.] « Je suis chargé de la liaison avec la collectivité, en plus de fournir des renseignements aux victimes et de les accompagner aux audiences. Je participe aussi à la formation des nouveaux membres de la Commission qui sont nommés par le gouvernement et je m'assure qu'ils reçoivent la formation continue nécessaire. Au cours des cinq ou six dernières années, la Commission a grandement collaboré avec la communauté autochtone. Par exemple, elle a mis sur pied les audiences avec l'aide d'un Autochtone, et je suis fier d'annoncer que la deuxième audience avec l'aide de membres de la collectivité, tenue tout récemment, s'est extrêmement bien déroulée.

« La Commission a aussi collaboré avec la communauté afro-canadienne de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick, mais il lui reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Je suis venu au rassemblement pour vous dire que la Commission a besoin d'aide et de conseils. Elle collabore depuis un certain temps avec le Black Cultural Centre et elle souhaite poursuivre sur cette lancée.

« La Commission envisage présentement la possibilité de mettre sur pied un type d'audience qui tienne davantage compte des spécificités des délinquants afro-canadiens et qui permette à ces derniers d'être plus à l'aise de nous transmettre des renseignements qu'ils jugent importants. Elle a besoin de ces renseignements pour leur accorder la mise en liberté.

« La Commission a besoin d'aide. Elle souhaite créer des alliances avec des personnes qui l'aideront à mieux faire son travail. J'ai moi-même besoin d'aide pour former les nouveaux membres de la Commission et leur donner des renseignements sur leur travail. Vous savez, si des membres des communautés noire et autochtone veulent un jour faire partie de la Commission, ils seront accueillis à bras ouverts, car elle n'est actuellement pas diversifiée culturellement. Il faudrait former un genre de comité ou de groupe. La Commission participe au rassemblement depuis trois ou quatre ans déjà, mais le travail est loin d'être terminé. Mon souhait serait de venir ici juste avant de prendre ma retraite et de contempler tout le chemin parcouru. J'espère qu'à ce moment-là, les audiences seront pertinentes et que les délinquants noirs et autochtones seront réintégrés dans leurs communautés respectives. Par contre, à l'heure actuelle, la Commission a énormément de pain sur la planche et elle a besoin d'aide. »

Les participants au rassemblement ont proposé d'autres façons dont ils pourraient contribuer à l'amélioration du système correctionnel pour les détenus noirs et autochtones. Par exemple, certains ont suggéré d'augmenter le nombre de Noirs et d'Autochtones siégeant aux comités consultatifs de citoyens. Les objectifs de ces comités sont multiples : faire connaître le système correctionnel au public en donnant l'occasion aux délinquants, au personnel du SCC et au public de communiquer entre eux; contribuer au développement des établissements et des programmes correctionnels en général; favoriser la participation du public au processus correctionnel; participer au développement de ressources communautaires qui appuient les programmes correctionnels; servir d'observateurs impartiaux.

Bien que les participants aient montré leur volonté d'appuyer les détenus en proposant diverses façons d'œuvrer au sein du système correctionnel, les discussions ont surtout porté sur l'importance pour les particuliers et les organismes d'appuyer plus directement les détenus et les délinquants issus de leurs propres communautés. D'après de nombreux participants, la meilleure façon d'appuyer ceux-ci consiste à tisser des liens avec eux et d'apporter une touche personnelle au processus correctionnel :

[Trad.] « Depuis huit ans, je travaille à temps partiel dans un refuge pour femmes sans abri. Quand j'ai commencé, très peu de femmes noires ou autochtones fréquentaient ce lieu. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Non seulement des femmes noires utilisent maintenant notre service, mais des femmes d'autres cultures viennent aussi chez nous, car elles savent qu'elles n'y seront pas les seules membres de minorités visibles. De plus, un certain nombre de femmes noires travaillent au refuge. Je fais ce travail, car j'éprouve beaucoup d'attachement pour les détenues. » (Participante de la communauté noire)

[Trad.] « À l'heure actuelle, je connais sept ou huit jeunes qui sont passés par le système correctionnel plus d'une fois. Pourquoi? Parce qu'ils sont en manque d'amour. Ce dont ils ont besoin, ce n'est pas d'une maison, mais bien d'un foyer. Tout le monde a besoin d'un foyer. Ces jeunes sont incapables de prendre soin d'eux-mêmes. Ils sont rejetés par le système et les réserves ne veulent pas d'eux, pas plus que leur propre famille dans certains cas. Ils sont alcooliques ou toxicomanes depuis presque toujours, parfois parce que leurs parents l'ont été avant eux. Le fait qu'ils ne sont pas équipés pour faire face au quotidien ne fait qu'augmenter leur colère. Il nous faut un foyer pour ces jeunes autochtones où il y aurait une maman qu'il les protègerait et leur procurerait de l'amour, un certain confort matériel et une vie saine. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Une des femmes que j'ai connues dans le refuge pour sans-abri où je travaille est devenue une bonne amie. Quelques jours avant sa sortie de prison, elle m'a appelée pour voir si j'étais toujours dans le voisinage. Quand je lui ai dit que oui, elle a répondu qu'elle voulait me visiter à sa sortie. Puis, elle a ajouté : “J'aimerais avoir des gens à qui parler. J'aimerais pouvoir appeler des centres qui m'aideraient à trouver une place où rester.” Elle n'est pas la seule à m'avoir fait ce genre de commentaire. Je reçois souvent des appels de femmes noires et autochtones. » (Participante de la communauté noire)

[Trad.] « De nombreux membres de ma communauté ont purgé de longues peines et bon nombre de jeunes ont eu affaire au système correctionnel à plus d'une reprise, dont plusieurs membres de ma famille. Lorsqu'elles vivent en ville, ces personnes ont l'air dur et méchant. Mais, lorsqu'elles réintègrent la communauté, qui est axée sur la famille, elles retournent à l'adolescence. Le contraste est difficile à imaginer, encore plus à expliquer aux personnes de l'extérieur, car elles ne voient que le personnage public, le dur-à-cuire. » (Participant de la communauté autochtone)

« Lorsque je suis arrivé à Halifax, le refuge du Centre d'accueil offrait des programmes d'apprentissage et d'emploi. J'aimais bien l'ambiance. J'ai travaillé pour le programme d'apprentissage destiné aux jeunes autochtones du refuge. Bon nombre de personnes restaient là, car ce n'était pas qu'une simple maison de chambres. Le Centre offrait des programmes de maîtrise de la colère et des services de counseling par l'entremise de conseillers agréés aux personnes qui sortaient d'établissements correctionnels et n'avaient nulle part où aller. Il donnait aussi des formations professionnelles et enseignait à rédiger un curriculum vitae, à réussir une entrevue, et j'en passe. Et ce n'est pas tout! Il organisait aussi des activités culturelles et divertissantes, comme des pow‑wow ou des voyages à Kejimkujik. Bref, le Centre offrait de bons programmes. » (Participant de la communauté autochtone)

Des participants ont parlé de l'importance non seulement d'offrir un appui émotionnel et des programmes de réinsertion aux détenus en liberté conditionnelle, mais aussi de permettre aux communautés d'exercer plus de contrôle sur le processus de mise en liberté. 

[Trad.] « L'article 84 est un excellent point de départ pour nous permettre de gérer le système correctionnel, car il permet à la communauté d'avoir son mot à dire dans la réinsertion du délinquant. Elle peut mettre sur pied des programmes et les sources de soutien se trouvent sur place. Au lieu de commentaires du genre, “oui, il est en liberté, mais ce n'est qu'une question de temps avant qu'il enfreigne encore la loi”, les délinquants se font dire “la communauté est là pour t'aider.” Nous devons nous unir et lutter pour le bien-être de notre communauté. La création d'un partenariat avec le système de justice pénale va bon train. Par exemple, les tribunaux tiennent maintenant compte de la décision Gladue lorsqu'ils infligent une peine. Ça se fera ainsi à Truro, ce qui, en soit, est une réussite. C'est triste de penser qu'une personne a dû mourir pour que l'article 84 voie le jour. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Je nous imagine gérant nos propres ressources, choisissant la voie à suivre, prenant des décisions pour les membres de notre communauté lorsqu'ils sortent d'un établissement quelconque et, surtout, mettant tout en œuvre pour qu'ils n'aient jamais à se retrouver dans de tels endroits. » (Participant de la communauté noire)

Indépendamment du programme, du service ou du processus d'appui aux délinquants qui sera mis sur pied, les participants au rassemblement reconnaissent que les délinquants devront eux‑mêmes prendre part à l'étape de la planification, de sorte que le programme ou le service réponde réellement à leurs besoins :

[Trad.] « Je veux simplement vous dire qu'il faudrait organiser d'autres rassemblements de ce genre, que ce soit ici ou dans d'autres communautés, et y inviter des personnes qui se trouvent à l'extérieur du cercle. Sans leur savoir et leur expérience, nous ne saurons pas comment les aider. Nous pouvons nous réunir et prendre des décisions, mais à quoi cela sert-il si nous ne demandons pas aux personnes concernées ce dont elles ont besoin? Pourquoi ne pas demander aux sans-abri ou aux personnes qui sortent de prison comment nous pouvons les aider à se trouver un logement et un travail? » (Participant de la communauté autochtone)

Racisme

Le but du rassemblement est de donner l'occasion aux participants de discuter des problèmes dans leurs communautés qui font qu'un nombre élevé de Noirs et d'Autochtones ont des démêlés avec le système de justice pénale. Cependant, les participants ont tôt fait de reconnaître le racisme comme un facteur important de cette surreprésentation. Les participants étaient quelque peu hésitants à soulever ce point délicat, mais il était impossible de l'éviter. Ils ont convenu en grand nombre que le racisme était un problème systémique et qu'il était très rarement dirigé vers une seule personne. Selon les participants, le racisme systémique, qu'il soit la conséquence de la colonisation ou du maintien du statu quo dans la société, est un obstacle considérable à la guérison dans les communautés et entre celles-ci. Les participants ont indiqué ce qui suit :

[Trad.] « Je tiens à appuyer le cercle. Je vous remercie d'avoir mentionné le racisme. La société raciste dans laquelle nous vivons traite les Autochtones et les Noirs différemment, mais personne ne veut parler de la race. J'espère que nous pourrons discuter ouvertement de la question, sans nous soucier d'être politiquement corrects. Je ne voulais cependant pas être le premier à soulever ce point. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Je suis heureuse qu'on mentionne enfin le mot “racisme”. Laissez-moi vous dire que je combats le racisme depuis des années. J'en ai été la victime au travail toute ma vie adulte. Le racisme est loin d'avoir disparu. Seulement, les gens savent comment le dissimuler; il n'est pas pratiqué ouvertement, comparativement à auparavant. Les gens cachent leur jeu et savent ce qu'ils doivent faire pour que leurs gestes ne soient pas vus comme du racisme. Toutefois, au plus profond de mon être, je sais que les gens agissent d'une telle manière parce je suis Noire. Il est donc important de ne pas oublier que le racisme fait aussi partie intégrante du problème, afin de pouvoir trouver une solution. Nous souhaitons éliminer le racisme. Est-ce que nous y arriverons? » (Participante de la communauté noire)

[Trad.] « Quelqu'un a parlé de racisme tout à l'heure et de certains des problèmes inhérents de notre système. On a utilisé un mot différent, mais il faut appeler un chat un chat. J'avais pensé parler “d'établissement” dans le sens de processus ou mécanisme systémique. Peu importe le nom qu'on y donne. Il existe des établissements, et leur objectif premier est de maintenir le statu quo, de perpétuer ce qu'ils sont et ce qu'ils représentent. Nous devons être en mesure d'analyser le problème et s'efforcer au fond de nos êtres à faire en sorte que ces mécanismes systémiques n'assument pas le contrôle de notre vie et ne nous entraînent pas dans le système. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Nous devons trouver un moyen de guérir de l'intérieur. Regardez cette statue de la Justice : une dame qui a les yeux bandés. Soit qu'elle est aveugle, soit qu'elle porte un bandeau pour ne pas voir. J'ai souvent dit que la justice est aveugle, surtout si on fait partie d'une minorité, qu'on est Autochtone ou qu'on vient d'immigrer. Selon moi, l'image des yeux bandés n'est pas la bonne. J'espère un jour qu'on enlèvera le bandeau pour que dame Justice y voie clairement, parce que souvent la justice est administrée les yeux fermés. » (Participant de la communauté noire)

La plupart des participants ont parlé ouvertement du racisme et des effets de celui-ci sur leur personne et leur communauté. D'autres ont parlé de la nature du racisme, insistant sur le fait que le racisme est si bien ancré dans la société canadienne qu'un grand nombre de gens ne sont même pas conscients de l'existence du problème.

[Trad.] « J'ai eu ma première expérience de racisme alors que je représentais un homme de 33 ans de race blanche à une audience de libération conditionnelle. À notre arrivée, un membre de la commission des libérations conditionnelles s'est avancé au-dessus de la table pour serrer la main du délinquant. Il a dit : “Vous devez être M. Saffire. Ce n'est pas un nom de Noir.” Cet homme pensait qu'un tel propos n'était pas une forme de racisme. Je pense en fait qu'il s'agit de conditionnement. C'est comme lorsqu'on arrive à l'hôpital et qu'une infirmière s'avance vers nous. On suppose qu'il s'agit d'une infirmière parce qu'elle porte un sarrau. On a tendance à demander de parler au médecin dans ce cas, n'est-ce pas? On fait des suppositions. Même chose chez le concessionnaire. Si une femme s'avance vers vous pour demander si vous avez besoin d'aide, vous allez demander de parler à un vendeur en supposant qu'elle travaille comme réceptionniste. La société nous conditionne à voir d'une certaine manière certaines personnes, qu'il s'agisse de minorités ou de certains groupes en fonction de leur sexe ou d'autres vues, et à avoir certaines attentes à leur sujet. Il y a une foule de choses que nous devons apprendre dans la communauté. Il ne faut pas nier que le racisme existe, qu'il y a des problèmes systémiques. Cependant, nous sommes conditionnés à penser d'une certaine façon, et il faut s'interroger à ce sujet. Certains hésitent à utiliser le terme racisme, mais nous devons combattre les différentes formes de conditionnement. Pour ça, il faut en parler. Il faut en parler et il faut écouter. Il ne faut pas se laisser aller à des suppositions comme d'autres le font. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Depuis la signature des traités, depuis que le gouvernement fédéral a pris en charge les Indiens, nous sommes traités comme des enfants. On nous a dit ce que nous pouvons faire et où nous pouvons vivre. On ne pouvait pas quitter nos foyers sans demander la permission. Le gouvernement a créé des pensionnats indiens pour nous apprendre à devenir comme des Blancs. Mais ça a été un désastre. Au cours des vingt dernières années, notre peuple a évolué et a demandé au gouvernement de lui témoigner du respect et d'assumer la responsabilité de ces actes. Donc, maintenant, on nous traite comme des adolescents. On nous permet d'en faire plus, pourvu que le gouvernement soit d'accord. On nous impose encore des contrôles qu'aucun adulte ni gouvernement ne tolérerait. Il faut que ça change. Les politiques et programmes établis à Ottawa, la plupart du temps par des Blancs, ne tiennent pas compte souvent de la réalité des communautés, mais le gouvernement continue de penser qu'il sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Est-ce du racisme? Je ne le sais pas. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Il faut comprendre que le racisme est toujours systémique. Il existe depuis longtemps. Il faut assurer une certaine responsabilisation, et nous avons un rôle à jouer sur ce plan. Je pense qu'il est important que chacun d'entre nous prenne conscience et apprenne à nos enfants que nous ne voulons pas encourager les vues étroites qu'une personne peut avoir de nous. C'est à nous de définir qui est Autochtone, qui est Noir, qui est membre de la communauté noire. Nous ne voulons pas confirmer les stéréotypes à notre sujet. » (Participant de la communauté noire)

Un grand nombre de participants estiment que la société canadienne continue d'adopter une approche ethnocentrique dans ses politiques et pratiques, malgré les efforts déployés pour améliorer son image multiculturelle. Or, cette façon de faire nuit au développement d'autres solutions qui répondent aux besoins des délinquants ainsi qu'à ceux des communautés noires et autochtones. Les participants conviennent que dans bien des cas, la différence repose dans la façon d'aborder les problèmes, car l'objectif est le même, soit de promouvoir la guérison et le bien-être au sein de la communauté et de répondre aux besoins des délinquants. Les participants ont fait les remarques suivantes à ce sujet :

[Trad.] « Nous avons en place un système ethnocentrique axé sur le contrôle : il enferme, il détruit, il s'approprie. Je pense qu'il faut concerter nos efforts et travailler ensemble dans le meilleur intérêt des jeunes qui se retrouvent de nos jours au sein du système de justice. Je ne saurai dire par contre comment faire pour y arriver. C'est pourquoi j'ai dressé une liste des réalisations que je souhaite voir se concrétiser. Il est important à prime à bord de comprendre que nos différences nous mènent à adopter une approche différente face à un même problème, soit les jeunes en difficulté. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Le système ethnocentrique vise à contrôler, et non à partager. C'est pourquoi j'estime que nous devons prendre en main nos jeunes et nos ressources. Nous devons travailler avec les intervenants du système et leur faire comprendre que nous ne voyons pas les choses de la même façon. La couleur de notre peau est différente, et nous avons une vue différente de la situation, pour une bonne raison. Ce n'est pas comme si j'étais Noir et que tu étais Blanc, mais que nous étions tous pareils. En tant que femme noire, je pense différemment. Je viens d'un milieu distinct. Je n'ai pas été élevée de la même façon. Mais, peu importe. Je comprends ça. Sauf que l'un n'est pas supérieur à l'autre pour autant. Il faut se comprendre les uns et les autres parce que nous partageons le même ciel, comme les merles et les corneilles, qui forment pourtant des groupes séparés. Nous pouvons partager notre monde, mais vous devez me témoigner du respect, et je vais réciproquer. Vous devez chercher à comprendre ma façon de penser et vice versa. Je veux prendre les décisions touchant les jeunes de ma race. Il faut que vous le compreniez et que vous travailliez en collaboration avec nous. Vous serez peut‑être un jour en mesure de comprendre et de savoir pourquoi je suis ici. D'ici à ce que nous nous comprenions, je pense que nous devrions être responsables de nos ressources, de nos jeunes et de notre avenir. » (Participante de la communauté noire)

[Trad.] « Ils ne comprennent pas. Ils ne poussent pas pour mettre en place des programmes pour lutter contre le problème. Ils ne le désignent pas par son nom. Ils ne reconnaissent pas le problème, de cette façon ils n'ont pas à combattre le racisme. C'est ce que je dis depuis le début. En tant que groupe, nous en sommes les victimes. Il nous a fallu représenter les femmes victimisées et nous battre pour obtenir des services pour elles. En tant que victimes de racisme, nous devons nous battre et nous défendre pour obtenir les services dont nous avons besoin pour nous attaquer à la source de nos problèmes : le racisme. » (Participant de la communauté noire)

Les participants ont ensuite parlé des conséquences du racisme et des formes que semble prendre son institutionnalisation au sein du système de justice. Certains participants ont exprimé leur colère envers le système de justice qui, selon un grand nombre d'entre eux, semble favoriser le racisme, ou du moins l'excuser. Comme l'a dit un participant :

[Trad.] « Si je prononce le nom Karla Holmoka, tout le monde ici sait de qui je parle. Par contre, pourriez-vous me dire aussi facilement le nom de l'homme de Saskatoon qui a tué quatre femmes cries? Au moment de le condamner à quatre ans de prison, le juge a dit à cet homme : “Je constate que vous vous êtes raffiné. Vous avez commencé à chercher vos victimes parmi les Autochtones parce que vous saviez qu'on prendrait du temps à remarquer leur absence ou à les retrouver.” Il n'encourageait pas ce genre de comportement; il se montrait sarcastique. Nous avons tous été victimes de racisme, et nous avons tous été obligés de le tolérer. Combien de membres de nos communautés sont en prison parce qu'ils ne pouvaient plus tolérer la colère et la haine et ont réagi, ou encore parce qu'ils se sont tournés vers la drogue et l'alcool et ont commis sous l'influence de ces substances, dans un moment de rage, un crime, qui a changé pour toujours le cours de leur vie et de celles de bien d'autres personnes? Ce ne sont pas de mauvaises personnes. Ce sont des êtres humains qui ont besoin d'être aimés. Pour ma part, j'ai l'intention de continuer à leur témoigner de l'amour jusqu'à ce qu'ils apprennent à s'aimer eux-mêmes. » (Participant de la communauté autochtone)

Certains participants estiment que les pratiques d'embauche fondées sur l'action positive qui sont mises en place par certaines institutions et les gouvernements constituent une autre forme de racisme et sont en fait des gestes symboliques. Les participants se sont dits conscients des sacrifices qu'ont dû faire les “pionniers” et des déboires de ces derniers au sein du système de justice, mais nombre d'entre eux estiment que le système est réfractaire au vrai changement. Selon certains, le système de justice s'efforce d'embaucher des membres des minorités visibles, du moins ceux qui choisissent d'en faire partie, mais les affecte à dans des postes où ils ne peuvent pas réussir. Les participants ont fait les remarques suivantes :

[Trad.] « C'est vraiment triste qu'il y ait encore des pionniers en 2006. Il est malheureux qu'on se rappelle encore le nom de la première personne à avoir occupé un poste important. Il est important selon moi qu'on prenne conscience qu'il s'agit d'une manifestation de racisme systémique. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Il existe un vieil adage selon lequel les Autochtones, les femmes ou les membres des minorités doivent réussir deux fois mieux pour obtenir la moitié de la reconnaissance. C'est souvent le cas. Nous sommes constamment observés de près, et nous avons l'impression que les autres s'attendent à un échec de notre part. Si ce n'était pas que nous nous travaillons pour notre peuple, je pense qu'un grand nombreux d'entre nous abandonneraient et retourneraient à la maison. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Les sentinelles laissent quelques-uns d'entre nous franchir les portes, mais ils choisissent ceux et celles à qui elles veulent confier des tâches faciles. On ne veut pas vraiment des gens expérimentés ou qualifiés parce qu'on souhaite qu'ils échouent une fois sur place. On ne veut pas promouvoir la diversité ou reconnaître le travail de ces gens. Certaines personnes travaillent fort, je ne veux pas que vous pensiez le contraire, mais ils sont dans leur poste pour la forme ou parce qu'ils souhaitent être des symboles. Or, on veut pouvoir dire : “Je savais qu'ils ne réussiraient pas. On leur a donné un diplôme en droit ou un poste au Service correctionnel et voyez les résultats. Les gardes noirs introduisent des drogues dans les prisons.” On ne dirait pas la même chose des gardes blancs dans la même situation. On ne fait qu'attendre qu'on se plante. En fait, on installe des pièges pour nous faire trébucher. C'est comme ça. » (Participant de la communauté noire)

Le fait d'être reconnu comme le premier Noir ou le premier Autochtone à travailler au sein de l'appareil de justice a également une incidence sur la perception de ces personnes dans leur communauté. Qu'ils soient Noirs ou Autochtones, ces gens sont souvent mis à l'honneur par les membres de leur communauté. Or, le fait d'être pionnier a aussi un côté négatif. Certains ont eu l'impression que le système et leur communauté s'attendaient à ce qu'ils ne réussissent pas à percer. Les participants ont fait les observations ci-dessous à ce sujet :

[Trad.] « Lorsque j'ai entrepris mes études en droit, tous les membres de ma communauté, même ceux que je ne connaissais pas, voulaient savoir mes notes et comment je me débrouillais. C'était extrêmement stressant. Tous les Blancs s'attendaient à un échec, tandis que tous les Noirs voulaient que je réussisse. Lorsque j'ai obtenu mon diplôme, ceux qui souhaitaient que je réussisse voulaient que je dise que n'importe qui pouvant en faire de même. Au fond, ils souhaitaient que j'échoue parce qu'ils ne voulaient pas penser que moi je pouvais réussir, et qu'eux, non. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je suis d'accord. Il existe une mauvaise blague au sujet des Indiens qui réussissent à se tailler une belle carrière. C'est l'histoire d'un homme qui en aperçoit un deuxième qui ramasse des crabes sur la berge et les met dans un seau. Sauf que le seau n'a pas de couvercle pour empêcher les crabes de sortir. Le premier s'approche de l'autre et lui demande pourquoi son seau n'a pas de couvercle pour garder les crabes à l'intérieur. Le deuxième lui répond qu'il ne ramasse que des crabes indiens. Chaque fois qu'un d'entre eux cherche à sortir, les autres l'entraînent vers le bas. » (Participant de la communauté autochtone)

Les participants signalent que la façon dont les Noirs et les Autochtones sont perçus a une incidence sur la manière dont ils sont traités. Un incident, même insignifiant, peut renforcer les stéréotypes associés à un groupe. Les participants ont exprimé les vues suivantes à ce sujet :

[Trad.] « En tant que membre de la communauté, je suis consterné chaque fois qu'un individu est condamné à la prison non seulement pour la victime, mais parce que l'ensemble de la communauté est victimisée. Lorsqu'un Noir poignarde un chauffeur de taxi, d'autres Noirs ont de la difficulté à signaler un taxi dans la pluie. Ils sont victimisés, parce que les médias considèrent tous les membres d'une minorité, qu'ils soient Noirs ou Autochtones, comme venant du même moule, et nous en subissons les répercussions. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Un de mes amis, un Ojibway occupant un poste bien rémunéré au gouvernement, s'est procuré une bonne bouteille de vin pour un souper auquel il se rendait. Dans le magasin d'alcool, il avait l'impression que tout le monde le fixait avec sa bouteille. Il savait très bien que certaines des personnes le prenaient pour un autre Indien qui allait se saouler. » (Participant de la communauté autochtone)

Les participants ont discuté avec sérieux, parfois avec difficulté, du racisme, de la politique de pure forme et des stéréotypes, mais ils ont également recouru à l'humour pour faire valoir leur point de vue et alléger l'atmosphère. Ils utilisaient l'humour pour taire la douleur causée par la discussion sur le racisme et ses effets dans la communauté. L'humour est reconnu comme étant un trait culturel important par les participants noirs et autochtones. Au cours d'une discussion sérieuse, un participant a décidé de raconter une histoire :

[Trad.] « J'ai une petite histoire à vous raconter. Elle me vient d'un bon mentor, le sénateur Calvin Ruck, que Dieu le bénisse. Je n'ai jamais oublié cette histoire, qui m'a aidée dans des moments difficiles au travail et dans la vie. Il m'a raconté qu'il a grandi au Cap-Breton. On lui avait raconté l'histoire de deux hommes noirs de la Barbade. Ces deux hommes ont un jour eu l'idée d'ouvrir un petit comptoir de crème glacée. L'un d'eux a ouvert ce comptoir, et l'un de ses meilleurs clients était l'autre Barbadien, qui était son meilleur ami. Lorsque ce dernier venait faire un tour, il disait toujours que la crème glacée était succulente, la meilleure dans les environs. Six mois plus tard, un Blanc est arrivé et a dit qu'il aimait l'idée d'un comptoir de crème glacée. Il a annoncé qu'il en ouvrirait un identique. Le Barbadien a dit à cet homme de faire ce qu'il voulait, mais qu'il avait le monopole, et qu'il réussira mieux que lui. Le Blanc a répondu : “d'accord, on va voir ”. Donc, le Blanc a ouvert son comptoir de crème glacée dans la même rue. Première chose qu'on sait, le Barbadien s'aperçoit que tous ses clients vont au comptoir de l'homme blanc. Il demande à tout le monde ce qui se passe. Puis, un jour, il voit son meilleur ami se rendre au comptoir de son compétiteur. Il l'arrête à la sortie et lui demande de venir tout de suite. “Qu'est-ce que tu fais là? Pourquoi vas-tu à l'autre comptoir?” Son ami s'excuse et lui répond : “Désolé, mais la crème glacée de l'homme blanc est beaucoup plus froide.” » (Participant de la communauté noire)

L'Identité

L'identité est essentielle à tous les êtres humains. Les gens se définissent en fonction de qui ils sont, de leur religion, de leur origine et de leurs parents. Une panoplie d'autres facteurs leur donne un sentiment d'identité et d'appartenance. Fait d'autant plus important : l'identité permet de se tailler une place au sein d'une collectivité plus large, où chacun partage des valeurs communes. Les deux groupes présents au rassemblement, soit les Autochtones et les Noirs, croient fermement que leurs collectivités forment le « corps et l'âme de la vie ».

Les participants reconnaissent que les Autochtones et les Noirs font face à un problème similaire au sein de leurs collectivités respectives : la perte de l'identité culturelle et la perte de leur identité en tant que peuple. Nombreux sont les cas où l'on parle également d'une perte de la langue et du culte. Un nombre de plus en plus d'important d'enfants et de jeunes fréquentent les institutions grand public (comme les écoles) et sont influencés par les médias, et au fil du temps, on craint que plusieurs des éléments uniques de leur culture ne disparaissent. Les participants ont soulevé cette question, et ont déclaré :

[Trad.] « Je pense que la problématique est la suivante : comment réglons-nous les problèmes communs qui touchent nos peuples? Je crois qu'il y a deux éléments sur lesquels nous devons nous pencher. D'une part, nos générations les plus âgées. Comment pouvons-nous tirer profit de leur sagesse? L'identité joue un rôle crucial auprès de nos enfants, et les gens de ces générations ont une compréhension réelle de notre identité. D'autre part, nos enfants. Ils sont nombreux à fréquenter les programmes scolaires, et ce qui importe sans doute le plus aux enseignants c'est que les enfants soient bilingues, et non qu'ils connaissent leur propre patrimoine. Ça ne devrait pas être ainsi. Cette priorité est complètement dépassée. Oui, le bilinguisme fait partie de la réalité canadienne, mais il reste que nous devons avoir une identité propre à nous. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Les enfants de notre système d'éducation se retrouvent dans une situation très préoccupante. Ils perdent leur sentiment d'identité. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Certains Autochtones qui habitent les villes n'ont jamais appris à connaître leurs traditions. Un jour, j'ai invité une jeune femme à se joindre à un cercle de la parole, dans une maison pour les jeunes en difficulté. Nous devions nous présenter sur place et discuter avec les jeunes de la sensibilisation culturelle. À première vue, il paraissait évident que cette femme était d'origine autochtone. Elle a dit : “Vous savez, j'ignore complètement ce que ça signifie d'être une Autochtone.” Pourquoi? Parce qu'elle a été placée dans une famille d'accueil et élevée par une famille de Blancs. La femme a également dit : “Je ne connais strictement rien des traditions.” Elle élève ses enfants et elle n'est pas en mesure de leur enseigner leurs traditions. Devant leurs enfants, certains parents sont trop orgueilleux pour reconnaître leur ignorance et transmettent ainsi de fausses croyances. Puis, lorsque nous donnons des cours au centre, auprès de groupes de jeunes, certains enfants peuvent nous affronter et dire : “Mon papa croit que ce n'est pas correct.” Qui sommes-nous pour contredire leur père, pour dire que leur père a tort? Les enfants peuvent enseigner des choses à leurs parents, et je crois que nous devons leur montrer comment. Ne sait-on jamais : les enfants pourraient bien enseigner certaines choses à leurs parents, tout comme ceux-ci le font, et les deux pourront se rencontrer en cours de route. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Je regarde la situation dans laquelle se retrouvent nos jeunes. La justice réparatrice ne convient pas à tout le monde. Il doit forcément y avoir un moyen de remettre nos enfants sur la bonne voie. Nous devons remettre nos enfants sur la bonne voie en les réintégrant à la communauté et en leur apprenant qui ils sont. Plusieurs jeunes avec qui je travaille n'ont pas d'identité. Oui, ils sont Noir ou Autochtone, mais ils ne savent pas qui ils sont réellement. Lorsque vous demandez à un jeune : “Qui es-tu?”, “Que veux-tu devenir?”, il répond : “Je ne sais pas. Personne ne me l'a dit”. Plusieurs d'entre nous ignorons qui nous sommes. Je crois qu'il faut se tourner vers l'intérieur de soi-même. Nous devons enseigner aux autres comment y arriver. » (Participant de la communauté noire)

On craint que les jeunes de ces deux communautés ne perdent leur identité, et cette peur a fait en sorte que des intervenants ont concentré leurs efforts au cours des dernières années afin de trouver des façons de rétablir l'enseignement spirituel et de mettre un frein à la disparition des pratiques culturelles au sein des communautés noires et autochtones. La promotion et la reconnaissance de l'identité culturelle sont importantes, et ce, peu importe la culture sur laquelle sont fondés les enseignements. Tous les participants ayant discuté à ce sujet reconnaissent que la réémergence de la fierté identitaire nécessitera du temps et de l'énergie. Ils ont mis leurs idées en commun à propos des moyens de promouvoir la culture et l'identité :

[Trad.] « Je crois que nous pourrions compiler des chansons inspirantes sur un CD, ce qui permettrait de rejoindre certaines personnes présentes à l'établissement correctionnel. Ils pourraient prendre conscience qu'il existe des chansons de ce genre. On pourrait transmettre des messages, et les détenus pourraient y trouver une sorte de guide spirituel. Selon moi, ces chansons pourraient être une façon de nous aider à corriger certaines injustices présentes dans ces établissements. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Être fier de soi, c'est bien l'une des choses que j'ai souvent dites aux jeunes. Le sang qui coule dans vos veines est empreint de force. Vous avez du sang de guerrier. Nous faisons partie d'une tribu. Gens de la communauté noire, peuple micmac, nous faisons partie d'une population tribale. Nous venons d'une longue lignée caractérisée par la discipline. Pourquoi? Parce que nous savons qui nous sommes. Les lois tribales nous ont été inculquées dès notre jeune âge » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « J'ai habité sur une réserve jusqu'à l'âge de 14 ans, puis j'ai déménagé dans un milieu urbain. Il y a cinq ans, j'ai déménagé à Halifax, où j'ai été initié aux sacs sacrés, à la danse traditionnelle, aux tambours, aux enseignements traditionnels et à la spiritualité traditionnelle. J'ai étudié les arts, et j'ai fait des dessins portant sur les combats que je mène et sur la façon dont je m'identifie en tant que membre des Premières nations. J'ai découvert que la plupart de mes œuvres portaient sur cette infime différence entre vivre à l'intérieur et vivre à l'extérieur d'une réserve, et sur le fait d'être un indien « de réserve » ou d'être un indien « de ville ». Mes œuvres touchent à ces subtiles nuances qui existent lorsqu'on habite dans une ville où la culture peut être perçue à la fois d'une façon interne et externe. Je crois qu'un bon nombre de jeunes se trouvent aujourd'hui dans cette situation. Ils voient leur culture d'un point de vue externe. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Il y a beaucoup de pain sur la planche, et si nous changeons d'attitude envers nous‑mêmes, je crois que nous pouvons réaliser d'importants progrès. La mentalité d'esclave demeure un problème insidieux au sein de nos collectivités noires. Elle est partout. Pas une seule journée ne passe sans que je ne la combatte. Les membres de la communauté noire se perçoivent comme de la “marchandise endommagée”, et nous devons toujours faire face à ce jugement que l'on porte sur soi-même. Nous sommes tous de la “marchandise endommagée”, mais nous devrions plutôt mettre l'accent sur le bon côté des choses. Pour se guérir, nous devons comprendre que nous ne pouvons pas agir seuls. Nous devons s'aider les uns les autres à faire face à ce problème. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Parler des défis et des solutions relatifs à l'identité, c'est une question de taille. Les gens ne savent pas qui ils sont. Ce que nous avons appris à ce sujet est on ne peut plus limité, et ce n'est pas sur les bancs d'école que l'on nous enseigne cela. À tout moment, nous devons dire aux gens qui ils sont. Nous devons en faire autant pour nous-mêmes. Je me suis enseigné moi-même ma propre histoire, celle des Noirs, et mon fils m'a enseigné qu'il est important de s'en souvenir. Lorsque j'étais une jeune mère, mon fils le plus âgé, qui avait cinq ans, avait fait un geste très inapproprié à mes yeux, et je lui ai dit : “Mais pour qui te prends-tu?”, et il m'a répondu : “Pour personne.” Je lui ai dit : “Personne? Tu es quelqu'un. Tu as un nom. Voici ce que tu es, voici tes ancêtres, et voici les choses auxquelles nous croyons.” Je ne voulais pas m'ajouter au nombre de ces personnes qui lui disent : “Tu n'es personne.” Je crois qu'il est essentiel de rappeler à nos enfants et à nos jeunes qu'ils sont des personnes à part entière. Nous devons prendre conscience que nous sommes quelqu'un, et nous devons nous le rappeler. Ça aussi, je crois que c'est essentiel. D'un point de vue général, l'un des problèmes lié à l'identité au sein de notre collectivité est qu'en général, nous adoptons une attitude d'esclave dès que les mots conquête et division nous viennent à l'oreille. Rabaisser quelqu'un d'autre ne nous apporte aucune satisfaction, mais nous ne comprenons pas cela. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Le mot possession. Nous devons prendre le contrôle. Tant et aussi longtemps qu'ils vont exercer leur pouvoir sur nous, nous serons privés de cette force. Nous devons comprendre que nous sommes la source de ce pouvoir, que nous devons l'édifier, et que nous devons aller de l'avant. Nous devons comprendre cela. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Voici un bâton d'orateur d'Éthiopie (African Royal Authority Stick). Le “Lion” que vous voyez ici provient de la maison de “Judah”, qui est également la Maison Royale de Sélassié, située à Addis-Abeba, capitale de l'Éthiopie. Le lion symbolise la force du pays. Et voici une tige fabriquée en ébène, sur laquelle vous voyez une croix de cercueil, qui représente la plus vieille église chrétienne du monde. Les gens sont renversés d'apprendre que le christianisme est apparu en Afrique bien avant d'autres endroits. Nous sommes donc très fiers de cela. Ce bâton d'orateur nous a été apporté par un prince de l'Éthiopie. Il y a bon nombre d'années, le prince est venu au centre et nous l'a présenté afin que nous puissions l'utiliser pour ce type de cérémonie. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Il y a près de 35 ans, mes parents ont cessé de célébrer Noël, et ce, pour des motifs religieux. Près de 12 ans après la décision de mes parents, nous avons été initiés au Kwanzaa, dont les principes ont été expliqués plus tôt. Nous célébrons cette fête chaque année. Mes nièces et mes neveux, qui sont encore jeunes, n'ont jamais célébré Noël, et ont grandi en ne connaissant que les principes du Kwanzaa. Hier, j'ai fait allusion au fait de voir la réalité d'un point de vue propre à la culture noire. La perspective que j'adopte pour voir le monde est celle d'un Africain. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je suis très heureux de voir que le centre pour les jeunes et le Centre d'amitié partagent le même toit. L'enseignement doit débuter en bas âge, car plusieurs d'entre nous vivent une crise d'identité. L'enseignement nous aide beaucoup à nous connaître. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Je connais un petit récit africain, et j'ai toujours aimé le raconter. C'est l'histoire d'un jeune garçon qui demande à son grand-père : “Grand-père, est-ce que c'est vrai que le lion est le roi de la jungle?” Le grand-père répond : “Oui, c'est vrai.” Puis le garçon dit : “Si le lion est le roi de la jungle, alors pourquoi toutes les histoires que nous lisons ou que nous entendons racontent que c'est le chasseur qui a le dessus sur le lion? Pourquoi racontent‑elles que le chasseur a combattu et capturé le lion?” Le grand-père sourit au jeune garçon en lui tapotant gentiment la tête, puis lui dit : “L'histoire serait bien différente, si c'était le lion qui la racontait.” Je crois donc qu'il est essentiel de se raconter nos histoires et de transmettre nos vérités. » (Participant de la communauté noire)

L'identité, la communauté et la force intérieure semblent toutes interreliées. Ce n'est pas les autres qui nous donnent une identité ou qui nous l'enlèvent, même s'il est vrai que les gens que nous côtoyons l'influencent et lui donnent forme. Il s'agit plutôt d'une chose que chaque personne porte en soi, et qui est admise par ceux et celles qui partagent cette même identité. On accole une étiquette très péjorative aux Autochtones et aux Noirs, mais ce qui peut nous donner de la force, c'est l'étiquette que nous nous accolons sur nous-mêmes. Plusieurs participants ont considéré que cette leçon était l'une des plus importantes à enseigner aux enfants. Voici des commentaires de certains participants :

[Trad.] « Nous marchions tous les trois au centre commercial lorsque nous avons croisé un autre homme d'origine autochtone. Mon ami lui a fait un signe de tête, son fameux signe de tête. Je lui ai dit : “Qui c'était cette fois?” Il m'a répondu : “Aucune idée”, puis j'ai dit : “Pourquoi fais-tu toujours cela alors? Tu fais toujours un signe de tête aux autres Autochtones.” Puis il m'a répondu : “En tant que personnes du même peuple, nous nous saluons. Je ne connais peut-être pas cette personne, mais nous sommes des frères. C'est notre façon d'exprimer notre solidarité.” J'ai été très impressionné par son commentaire. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « On a parlé de nous de différentes façons, allant du mot païens au mot sauvages. Et puis, tout d'un coup, on nous traite d'“humains”? Non, nous n'en sommes pas encore là. On nous appelle Indiens. Ça, c'est correct. Le mot Indien, ça passe. Puis sont venues les appellations Autochtone, indigène, Indien visé par un traité, Indien non soumis aux traités, Indien inscrit, Indien non inscrit, et Indien habitant dans une réserve. On a utilisé tous ces mots pour nous désigner, mais une chose demeure : nous savons qui nous sommes. Même si nous nous considérons comme dysfonctionnels dans notre propre communauté, je peux tourner le dos à cela, et me dire : “Je suis né ici. C'est ici que j'ai grandi. Ces gens, c'est mon peuple, et je veux être à leurs côtés.” J'aime tout ce qui touche à cette petite collectivité, parce qu'elle est à mon image. Personne ne peut m'enlever cela. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Vous pouvez m'appeler Noir; vous pouvez me donner le nom que vous voulez. Lorsque j'entre dans une pièce, la première chose que les gens voient, c'est la couleur de mon visage. Les membres de la communauté noire, lorsqu'ils sont ensemble, doivent toujours se considérer comme des Noirs. Lorsque la collectivité en général jette son regard sur moi, le fait que je possède un doctorat ou autre chose lui importe peu. Tout ce que les gens voient, c'est ma personne. La remarque raciste se fait entendre. Le titre que l'on a, qu'il soit placé devant ou après son nom, n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est l'image que l'on a de soi. Je me considère comme un individu. Je considère ma personne comme un enfant de Dieu, et je sens que je peux transmettre mon amour. Je m'attends également à ce que les gens m'aiment, et je m'attends à ce que les gens me respectent. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je donne des cours aux agents de correction sur les relations interraciales, dans le cadre de leur formation. Je commence le cours en posant une question bien simple : en un seul mot, dites-moi qui vous êtes. Je dis mon nom, puis les participants répondent tour à tour. Plusieurs personnes disent : “Je suis une mère”, “Je suis Canadien”, “Je suis Acadien”, “Je suis une épouse”. Ils s'identifient grâce à différents termes. Puis je dis : “Je suis un Canadien d'origine africaine.” Les gens me disent : “Tu n'es pas mixte? Ton père est blanc, non? ”, et je dis : “Non, je suis un Canadien d'origine africaine. C'est ma communauté.” » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Savoir qui nous sommes et être fier de soi, c'est le début de tout. J'ai grandi sans mon père à mes côtés. Est-ce que j'ai rejeté le blâme sur quelqu'un d'autre? Non, car j'ai réalisé, alors que j'étais très jeune, que je pouvais être ce que je voulais, à condition de le ressentir en moi. C'est ce que les enseignements de ma grand-mère et de plusieurs de mes oncles et tantes, qui m'ont beaucoup aimé, m'ont permis de réaliser. Voilà le message qu'il faut transmettre à nos jeunes enfants. La réalité n'est pas ce qu'on voit à la télévision, et il faut les détromper tout de suite, leur expliquer que l'important est ce qu'ils sont vraiment et ce à quoi ils doivent aspirer. Si l'on ne corrige pas le tir maintenant, la situation pourrait être plus grave d'ici une dizaine d'années. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je viens de la collectivité de Cherry Brook, et c'est la première chose qui détermine mon identité. Lorsque j'étais enfant, il s'agissait d'une petite communauté noire, et aujourd'hui, Cherry Brook est une communauté intégrée. J'y habite toujours. Puis, lorsque je pense à la communauté plus large où je travaille tous les jours, je dois vous avouer que je vois les choses d'un point de vue propre à celui d'un Africain. C'est de cette façon que je me positionne, comme un Néo-Écossais africain, en plein cœur de l'action. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Plusieurs raisons expliquent ma présence ici. Premièrement, je veux honorer ma famille, et je veux honorer ce qu'elle m'a enseigné, c'est-à-dire de ne jamais oublier ses origines. Elle m'a enseigné à toujours me souvenir de qui je suis, et de me souvenir de ce que je veux devenir. Nos origines sont à la source de notre croissance personnelle, et ma famille m'a enseigné à ne pas l'oublier. Il faut honorer ces enseignements. On ne peut pas vraiment oublier qui nous sommes, car cet élément est l'essence même de la croissance personnelle. Cela rejoint les valeurs et les principes fondamentaux que l'on m'a enseignés quand j'étais très jeune. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « De nos jours, certains membres de la communauté noire se considèrent comme des “personnes de couleur”, mais vous savez quoi? Je suis Noir, et j'en suis vraiment fier. Changer ma couleur? Jamais de mon vivant! Dieu m'a créé de cette façon, et j'en suis fier. Je suis fier de mes ancêtres, et il en est tout autant de mon patrimoine autochtone. Si ce n'était pas de la communauté micmaque, mes ancêtres seraient toujours opprimés aujourd'hui, et je leur lève mon chapeau pour cela. Je leur témoigne mon respect. Vous pouvez constater que ma grand-mère était Micmaque, et je lui fais honneur. Nous avons été divisés, et cela me fait sortir de mes gonds. » (Participant de la communauté noire)

L'évolution et le renforcement de l'identité d'une personne contribuent à l'identité de sa communauté globale. C'est pourquoi les communautés commencent à exiger que le gouvernement les écoute et qu'il se penche sur les problèmes qui les touchent. Les participants conviennent qu'il est de plus en plus évident que le gouvernement doit adapter sa relation avec les communautés minoritaires afin de refléter leur caractère unique et leurs aspirations. Au cours du rassemblement, des participants ont dit que l'une des façons de traiter ce problème consisterait à faire travailler des membres de la communauté au sein du gouvernement, afin d'y jouer le rôle d'« interprète ». De cette manière, ils seraient en position d'interpréter pour les communautés, d'une façon appropriée, l'objectif des initiatives gouvernementales, et ils seraient capables de transmettre les besoins des communautés au moment de l'élaboration des politiques et des programmes. Tout membre de la communauté noire ou autochtone travaillant au sein du gouvernement doit comprendre qu'il ne représente pas, à lui seul, son peuple et sa culture, et les participants en sont également conscients. Au moment de proposer de nouvelles politiques et de nouveaux programmes, il faut prendre en considération les différences pouvant exister dans chaque bande ou dans chaque communauté noire. Certains participants ont fait part des commentaires suivants :

[Trad.] « Je sais que les représentants de la santé publique commencent enfin à comprendre que les problèmes de santé touchant la communauté noire – ou les minorités – sont différents des problèmes touchant les Blancs. Je sais également que les autorités sanitaires commencent à réaliser qu'ils ne peuvent plus se présenter auprès de différentes communautés et leur indiquer la marche à suivre pour prévenir les maladies. Les gens n'écouteront plus les Blancs qui viennent dans leurs régions afin de leur parler de problèmes de santé. Désormais, ils veulent un représentant de leur propre groupe ethnique avec qui ils pourront discuter. Voilà la solution qu'il faut mettre en place dans chaque secteur d'activités. Ce rôle devrait être assumé par les gens de notre propre communauté. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « J'ai déjà vu des situations où le gouvernement avait élaboré des programmes destinés aux Autochtones. Des représentants du gouvernement, dont la plupart, sinon tous, ne seront pas autochtones, se rencontreront et mettront ces programmes sur pied. Ils seront ravis de constater que le produit final correspond dans les moindres détails au mandat du ministère et aux critères de financement. Le programme sera taillé sur mesure. Cependant, le problème est que personne, parmi ces gens, ne connaîtra vraiment notre peuple ou nos communautés. Nous ne sommes pas un groupe homogène. Nous sommes plutôt composés de différentes bandes, et nos cultures sont uniques en soi. Voilà ce que les gens du gouvernement ne semblent pas comprendre. Les communautés voudront peut-être appliquer ce programme d'une manière; différente afin de refléter leur propre réalité, mais comme le gouvernement aura déjà établi les modalités du programme, les communautés ne pourront pas agir comme elles devraient. Puis, après un certain temps, ces fonctionnaires se gratteront la tête en se demandant pourquoi le programme est un échec. » (Participant de la communauté autochtone)

Spiritualité/Religion

Il était important que le rassemblement repose sur la spiritualité, car celle-ci apporte une paix et un réconfort qui permettent aux gens de parler du fond du cœur d'expériences difficiles, voire douloureuses, à un groupe qui les appuie et fait montre de compassion. Lors du rassemblement, chaque journée a commencé et s'est terminée par une prière et une cérémonie auxquelles tous ont participé, peu importe que les prières fussent chrétiennes ou de tradition noire ou autochtone. Malgré les différences de culture et d'approche, les participants ont tous fait preuve d'un grand respect les uns pour les autres, ce qui a permis d'unir encore plus les membres du groupe. 

La plupart des participants au cercle croient fermement que le Créateur leur a donné des talents afin qu'ils puissent les partager avec autrui. Ils sentent aussi que le cercle, en soi, est un cadeau, que le Créateur les y a guidés et qu'Il les guide dans leur vie en général. Comme l'ont dit certains participants :

[Trad.] « Le cercle est un cadeau. À première vue, nous ne sommes qu'un groupe de personnes assises ensemble. Mais, le cercle, c'est plus que ça. Tout d'abord, les séances commencent toujours par une prière. Ensuite, le cercle transcende le temps et l'espace. Par exemple, lorsque les participants invoquent l'esprit de leurs ancêtres ou d'êtres chers en vue d'obtenir leur soutien, le cercle inclut le passé; lorsque les participants prient pour leurs enfants ou discutent de façons d'améliorer le sort de ces derniers, le cercle se tourne vers l'avenir. Le temps n'a pas de sens réel. Le cercle tend aussi la main à la communauté et aux personnes de l'extérieur. Il transcende donc l'espace. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Je suis très content que le cercle existe. Nous l'utilisons très fréquemment dans notre communauté. Je crois qu'il engendre énormément de paix et de compréhension et que toute personne ouverte d'esprit devrait y recourir, car c'est quelque chose de très spirituel. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je fais ce que je fais, car je veux aider et conseiller les jeunes en prison. Dieu nous donne tous des talents; à moi, il m'a donné le talent de conseiller les autres. J'estime que les humains peuvent tout faire avec l'aide du Christ. Rien n'est impossible lorsqu'on le fait passer avant tout le reste. Je suis déterminé à travailler pour les jeunes de ma communauté et à aller de l'avant. Je m'en fiche si les autres se moquent de ce que je fais. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « J'ai entendu parler du Créateur. Certains l'appellent Dieu. Il sait tout et nous devons lui demander conseil. Ça me rappelle le verset 7 du chapitre 14 du deuxième livre des Chroniques : “Si […] mon peuple qui est appelé de mon nom s'humilie, prie et recherche ma grâce, s'il se détourne de sa mauvaise conduite, moi, je l'écouterai du ciel, je lui pardonnerai ses péchés et je guérirai son pays.” Je sens que ce verset s'applique à tout le monde. Il faut demander conseil au Créateur, à Dieu, afin de savoir ce qu'il faut faire à l'avenir. Merci. » (Participant de la communauté noire)

Les participants ont discuté de ce que la spiritualité représente pour eux. Un grand nombre de personnes ont dit qu'elle leur permet de surmonter les problèmes et la douleur associés au fait d'être Noir ou Autochtone, ainsi que de pardonner aux personnes qui leur ont fait du mal et de ressentir de l'empathie pour elles. De plus, la spiritualité les aide à compatir avec les gens dans le besoin, aux dires de deux participants :

[Trad.] « J'ai toujours prié. J'ai grandi dans une famille croyante. Je pense que j'étais adolescent lorsque j'ai commencé à voir ce que les pensionnats indiens ont fait à ma mère, les cicatrices physiques et émotionnelles qu'ils ont laissées. Pendant plusieurs années, j'ai abusé de toutes sortes de substances, mais surtout de l'alcool. C'était mon masque. Je me suis souvent demandé pourquoi Dieu permet que de telles choses arrivent s'Il existe vraiment. Auparavant, je me posais toujours la question sans jamais trouver de réponse. Par contre, comme je suis une personne croyante et traditionnelle, ma réponse m'est un jour venue du Créateur, dans un rêve. Ce que les pensionnats indiens et les autres torts faits à mon peuple m'ont enseigné de plus précieux, c'est le pardon. Sans pardon, il est impossible d'avancer dans la vie. Moi, j'ai choisi d'avancer. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Lorsque j'ai commencé à aller au centre correctionnel, les gens me disaient que j'étais fou. Ils ne comprenaient pas pourquoi j'y allais et pourquoi je n'abandonnais pas les détenus à leur sort. Mais si Dieu nous rejetait chaque fois que nous faisons une erreur et qu'Il ne nous pardonnait pas, où en serions-nous? Il faut apprendre la compassion. » (Participant de la communauté noire)

Il n'est pas facile d'entreprendre une quête spirituelle. Les participants ont dit que leur spiritualité les force à se voir et à voir les autres sous un angle différent. Non seulement elle pousse les gens à laisser parler leur cœur, à modifier leur style de vie et à pardonner, mais elle les incite aussi à reconnaître des sentiments qu'ils cachaient peut-être depuis plusieurs années. Tous ont convenu que l'apprentissage le plus difficile était d'arriver à parler de ses sentiments. Voici ce qu'ont dit deux participants à ce sujet :

[Trad.] « Une des leçons de vie les plus difficiles à apprendre est de laisser parler son cœur, pas seulement sa tête. C'est la raison pour laquelle les anciens disent souvent “je crois” ou “je sens” plutôt que “je pense”. Les anciens nous enseignent que les gens passent par de nombreuses épreuves tout au long de leur vie et qu'ils entreprennent de multiples quêtes. Ils expliquent aussi que le parcours le plus difficile n'est pas le plus long, mais bien le plus court : celui qui relie la tête au cœur. Ce parcours donne du fil à retordre même aux guerriers les plus puissants. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Dans dix ans, j'aimerais que notre communauté organise des cercles où les gens pourront discuter de ce qui leur arrive, qu'elle puisse nous enseigner les croyances de nos ancêtres et que celles-ci aient été réintégrées à nos vies. Nous n'avons pas le droit de documenter la plupart des enseignements qui nous sont transmis durant les cérémonies. Il n'y a pas de livres dans le cercle; nous laissons parler notre cœur. Voilà ce que les anciens nous ont enseigné. Un des premiers anciens avec qui nous avons travaillé a dit que le plus important, c'était d'avoir bon cœur. Lorsque je donne des présentations, j'essaie d'appliquer cet enseignement. Je laisse parler mon cœur et j'y garde tout ce que la communauté m'a transmis. » (Participant de la communauté autochtone)

D'après plusieurs participants, ceux d'entrent eux qui vivent activement leur spiritualité et leur religion ont démontré un énorme respect envers les croyances des autres personnes présentes au rassemblement. Tous ont convenu qu'il est important d'avoir une vie spirituelle, quelle qu'elle soit. Un des participants a expliqué que toute quête spirituelle amène les gens sur divers chemins où ils en apprennent davantage sur leur spiritualité. Le but de cette quête n'est pas de modifier ses croyances, mais de trouver un groupe confessionnel dans lequel les ancrer :

[Trad.] « Je me souviens qu'autrefois, les membres de ma communauté allaient jeûner dans la forêt afin de recentrer sur leur spiritualité. Ils le font aujourd'hui pour avoir une vision ou un rêve qui les aiderait à surmonter leur dépendance à l'alcool ou à la drogue, ou à vaincre toutes sortes de difficultés. Je suis content que cette pratique ait refait surface. Par contre, pour que la communauté se la réapproprie, certains d'entre nous ont dû partir pour l'Alberta, où c'est un prêtre catholique qui leur a appris à jeûner. Je crois que nous devrions collaborer avec nos frères blancs et nos sœurs blanches, assister à leurs cérémonies et les inviter aux nôtres. Quand je vais à l'école communautaire ou que je suis avec des jeunes, je parle de nos coutumes, car je veux qu'ils se trouvent une identité; nos jeunes ne connaissent rien à leur identité autochtone. Par exemple, je leur demande d'allumer ma pipe et de tenir ou de préparer mon sac à remèdes. Ainsi, les jeunes se sentent aimés et apprennent à aider les autres. J'assiste aussi à des cérémonies à l'extérieur de la communauté, car j'en ressens le besoin. » (Participant de la communauté autochtone)

Ce besoin d'aider les gens à avoir une vie spirituelle ou à trouver un centre spirituel est beaucoup plus évident dans les établissements correctionnels que dans la communauté. Un grand nombre de délinquants n'ont aucune connaissance en la matière, n'ont jamais reçu de formation spirituelle ou ont oublié les enseignements qui leur ont été transmis dans le passé. En fait, la plupart d'entre eux ignorent que la spiritualité est le fondement de l'identité culturelle. Les participants au rassemblement étaient conscients que les délinquants ont besoin d'aide pour trouver un centre spirituel. Ils comprenaient aussi que les anciens, ou toute autre personne qui participe aux services d'aumônerie en milieu carcéral, doivent avoir une grande force de caractère et se préoccuper réellement des détenus, comme l'ont mentionné certains participants :

[Trad.] « Malheureusement, bon nombre des membres de notre communauté se découvrent une vie spirituelle ou renouent avec leur culture seulement après avoir été incarcérés. Combien de fois j'ai entendu mes frères autochtones détenus dans des établissements correctionnels dire qu'ils ne connaissaient rien de la spiritualité et de la culture autochtones avant qu'un ancien ne vienne les visiter! Beaucoup d'entre eux considèrent les enseignements en la matière comme les plus valables qu'ils aient reçus de leur vie, et la spiritualité, comme le seul outil qui leur permette de réintégrer la communauté. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Le Service correctionnel du Canada m'appelle souvent pour que j'aille donner des conseils aux détenus de l'établissement de Burnside. Un de ceux que j'ai aidés est là depuis deux ans et va être libéré sous peu. Il a accepté le Seigneur et va être baptisé prochainement. Il espère ne jamais remettre les pieds dans un tel établissement. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Nous avons remporté une victoire importante le jour où des anciens ont pu commencer à visiter des détenus dans les établissements fédéraux. Les employés du SCC étaient très méfiants, car ils ne comprenaient pas qui étaient les anciens et ne connaissaient pas les remèdes que ceux‑ci apportaient. Certains gardes croyaient même qu'il était possible de s'intoxiquer en fumant du foin d'odeur. Malgré cette méfiance et les fouilles dont ils ont fait l'objet, les anciens ont continué à visiter les détenus. Ils savaient que leurs frères et leurs sœurs avaient besoin de leur savoir. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Je suis dépassé par le nombre de personnes qui viennent me voir. Je ne sais tout simplement pas quoi faire. J'ai besoin d'aide; il faut que d'autres gens participent. J'aimerais que les églises prennent activement part aux services d'aumônerie en milieu carcéral. Je souhaite aussi que les chefs d'Église mettent plus l'accent sur le ministère chrétien et sur ce qui peut être fait pour prévenir la violence chez les jeunes afin que ces derniers ne se retrouvent pas en prison. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Lorsque les anciens ont commencé à travailler dans les établissements correctionnels, nos frères avaient soif de leur savoir. Ils voulaient que les anciens fassent tout : enseigner, conseiller, diriger des cérémonies de la suerie, etc. De telles demandes engendraient beaucoup de stress chez les anciens. Non seulement ces derniers se tuaient au travail, mais ils devaient rendre des services, tant sur le plan culturel que spirituel, pour lesquels ils n'avaient reçu aucune formation. Quelques anciens ont dû cesser de travailler dans les établissements lorsque la pression est devenue trop forte. D'autres ont dû être fermes et dire qu'ils ne dirigeaient pas de cérémonies de la suerie, car ils n'avaient pas été formés pour le faire. Tenir de tels propos leur a demandé beaucoup de courage. Enfin, certains anciens en ont convaincu d'autres d'aller dans les établissements pour diriger certaines cérémonies, car ils savaient que nos frères et nos sœurs en avaient besoin. » (Participant de la communauté autochtone)

Les Jeunes

[Trad.] « C'est drôle, peu importe le sujet de discussion, que ce soit la santé, la justice ou l'environnement, les jeunes semblent toujours revenir sur le tapis. Il faut vraiment miser sur eux. Le mot qui, selon moi, décrit le mieux les jeunes d'aujourd'hui est « perdus »; ce sont des âmes perdues. Ils cherchent quelqu'un qui peut les guider et les appuyer. Un jeune perdu depuis de longues années devient frustré et rempli de colère. Pas étonnant que certains d'entre eux aient des enfants à l'âge de 16 ans et que le cycle se perpétue. Comment mettre un terme à ce cercle vicieux et remettre les jeunes sur le droit chemin? Nous sommes en train de perdre notre patrimoine et notre culture. » (Participant de la communauté noire)

Bien entendu, les participants ont longuement discuté des problèmes auxquels les jeunes de leur communauté font face. Ils ont conscience que ces problèmes se répercutent sur tout le monde. D'après eux, les jeunes sont perdus, adoptent des comportements dangereux et se détachent de plus en plus de leur culture et de leur communauté. Les participants reconnaissent l'importance de l'instruction, même si bon nombre d'entre eux doutent que le système d'éducation actuel réponde aux besoins des enfants noirs ou autochtones. Ils ont aussi insisté sur l'importance de trouver des modèles dans la communauté qui puissent guider les jeunes, de découvrir des façons de rendre les familles plus saines et d'offrir des activités valorisantes dont la planification et l'organisation reviendraient en partie aux jeunes, de sorte que ces derniers ainsi que les enfants soient appuyés à l'extérieur du contexte scolaire :

 [Trad.] « Je confronte souvent les jeunes par rapport à leurs comportements, leurs opinions, leur adoption des principes de la mondialisation et leur goût pour la musique hip-hop, qui est remplie de mots vulgaires et de remarques désobligeantes à l'endroit des femmes. Je n'aime pas ce genre de langage. En fait, je confronte les jeunes, car ces valeurs, ces principes et ces comportements ne sont pas ceux qui nous ont inculqués. Ce ne sont pas ceux de la communauté noire de la Nouvelle-Écosse. Je n'aime pas voir les jeunes les adopter. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Nous vivons dans un monde d'autosatisfaction. Je n'en reviens pas. Les gens veulent tout, tout de suite, et croient qu'ils n'ont pas besoin de travailler pour obtenir ce qu'ils désirent. Tout ce qui m'appartient et qui a de la valeur à mes yeux, j'ai dû faire des efforts pour l'obtenir. Il faut commencer à apprendre aux jeunes que rien n'est gratuit dans la vie, qu'il faut travailler fort pour obtenir quoi que ce soit et que chacun de leurs gestes entraîne des conséquences. Où seront-ils dans 10 ans s'ils font la fête au lieu d'aller à l'école? Il faut leur dire la vérité. » (Participant de la communauté noire)

Plusieurs participants s'inquiètent particulièrement pour ces jeunes « perdus » qu'ils voient fréquemment tomber sous l'emprise de la drogue et de l'alcool, avoir des relations sexuelles et faire des enfants de plus en plus tôt. Certains jeunes sont tellement perdus ou remplis de colère qu'ils vont jusqu'à se faire du mal ou à se suicider. Des participants des communautés noire et autochtone ont reconnu l'importance d'aider ces jeunes à se trouver une identité. Tous ont convenu que leurs communautés ne pouvaient se permettre de laisser la drogue, l'alcool ou les établissements correctionnels leur « voler » qui que ce soit :

[Trad.] « Dans le refuge où je travaille, il y a des femmes qui se blessent volontairement. Ça me consterne. Je n'ai jamais vu autant de jeunes femmes noires se faire du mal ou se suicider qu'au cours des cinq dernières années. Les travailleurs du refuge doivent intervenir d'urgence au moins trois fois par semaine. Il faut prendre le temps de parler à ces jeunes femmes. » (Participante de la communauté noire)

[Trad.] « L'an dernier, des membres de la Black Community Advocacy Association ont pris le temps d'écouter ce que quelques jeunes avaient à dire. Apparemment, des enfants de 10 et 12 ans consomment régulièrement de la drogue et de l'alcool, et des jeunes filles ont fréquemment des relations sexuelles. Il y a quelques semaines, une école a dû imposer un code vestimentaire aux élèves. Je félicite le directeur de cette école, car il est important d'enseigner aux enfants à être responsables. Des adolescentes de quinze ou seize ans ont des enfants. Je trouve ça triste. » (Participant de la communauté noire)

Les participants ont parlé de leurs préoccupations par rapport aux programmes et services offerts aux jeunes. D'après eux, certains de ces programmes ne s'attaquent pas aux causes profondes de la toxicomanie, des grossesses précoces ou de l'incarcération. Par exemple, les programmes actuels de traitement des dépendances chez les jeunes n'abordent pas tous la colère et la frustration qui mènent à la consommation de drogues et d'alcool ou à d'autres comportements dangereux. Les participants doutent que les programmes de traitement qui n'abordent pas ces questions fondamentales puissent avoir du succès à long terme. Comme l'a expliqué un des participants :

[Trad.] « Je crois que nous devrions nous préoccuper des programmes existants et des services dont nous avons besoin. Je pense aussi que nous devrions avoir davantage d'influence sur les services offerts à nos enfants. D'accord, de nombreux jeunes consomment des drogues et de l'alcool et il existe des programmes visant à traiter ce problème. Cependant, les nombreux délinquants noirs qui étaient sous l'influence de drogues ou d'alcool au moment de commettre leur infraction sont tout simplement envoyés à des séances de counselling pour régler leur problème de consommation. Dans de nombreux cas, ces jeunes faisaient l'objet de racisme à l'époque où ils ont commis leur infraction; malheureusement, à l'heure actuelle, il n'existe aucun service pour traiter ce problème. Lorsque les jeunes agressent quelqu'un, ils sont tenus responsables de leur geste, mais personne ne se demande ce qui a mené à cette agression. Au départ, ces jeunes vous diront qu'ils étaient en colère. Par contre, en fouillant un peu, on se rend compte que la frustration et la colère découlent du racisme dont ils ont fait l'objet. Pourquoi n'y a-t-il aucun service qui aborde ce problème? Beaucoup de nos jeunes vivent ce genre de situation, mais les gens qui n'ont jamais subi de racisme ne comprennent pas ce que ça représente. » (Participant de la communauté noire)

Tout au long du rassemblement, les participants ont établi des parallèles entre le système d'éducation, qui ne répond pas aux besoins des jeunes Noirs et Autochtones, et les problèmes auxquels ces jeunes font face. Tous se sont accordés pour dire qu'il fallait enseigner la culture et l'histoire de leurs peuples aux jeunes et que le programme scolaire actuel ne fait que minimiser ou dénigrer le rôle des Noirs et des Autochtones dans l'évolution du Canada. Certains jugent que les écoles souhaitent faire de leurs enfants des personnes « comme les autres » et que, par conséquent, elles ont contribué et contribuent encore aujourd'hui à leur acculturation. Bref, d'après les participants, le système d'éducation actuel a le même objectif que les pensionnats indiens à l'époque : celui d'effacer l'identité d'Autochtone chez l'enfant. Ils ont tous convenu qu'une telle démarche pédagogique est inacceptable au 21e siècle et que leurs communautés doivent se charger, au besoin, de l'instruction des enfants et des adolescents :

[Trad.] « Lorsque je pense à ma communauté et aux jeunes qui ont affaire au système de justice pénale, le système d'éducation me vient tout de suite en tête. C'est à cause de lui que bon nombre de nos jeunes ont des démêlés avec la justice. L'instruction est importante, mais je crois que nous devons instruire nous-mêmes nos enfants afin qu'ils connaissent leur histoire et leur passé et qu'ils comprennent ce qui leur arrive actuellement. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Nous savons que l'école n'offre pas à nos enfants ce qu'ils sont en droit d'attendre d'elle. Je parle en connaissance de cause. Je suis moi-même le produit de ce système et j'ai dû modifier la vision que j'avais de l'instruction. Selon moi, nous devons adopter une méthode d'enseignement différente. Si les communautés noire et autochtone collaborent, elles pourront graduellement améliorer l'instruction de nos enfants. Ça ne se fera pas en claquant des doigts. En fait, ça prendre énormément de temps et, comme l'a dit Martin Luther King, “je ne serai peut-être plus là quand vous y arriverez.” » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « J'ai longuement étudié le système d'éducation au cours des six derniers mois. Nous envoyons nos enfants de cinq ans à l'école dans l'espoir qu'ils s'instruisent et qu'ils acquièrent les compétences dont ils auront besoin pour réussir en société, mais le système d'éducation leur présente une vision ethnocentrique du monde. Nos enfants n'apprennent pas qui ils sont et quelle est leur place en société. Ils se sentent parfois perdus dans ce système qui leur dit d'aller à l'école, de s'instruire pour obtenir ceci ou cela. Personne ne leur ressemble dans ce système auquel nous les encourageons à s'intégrer. C'est pourquoi les anciens et les membres de la communauté en général doivent préparer les jeunes et se charger de leur instruction. Souvent, les gens de notre peuple pensent et agissent différemment du reste de la société, mais notre système d'éducation eurocentrique ne tient pas compte de cette réalité. Nos enfants se font donc punir ou arrêter par la police. C'est là une de mes préoccupations. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Nous avons nous-mêmes enseigné aux nôtres à voir les Blancs comme des compétiteurs. Je fais quotidiennement face à cette réalité, et je suis certain que tous les participants au cercle, qu'ils soient Noirs ou Autochtones, y font face aussi. Nos jeunes sont en train de tomber dans le même piège. Qui est-ce qu'ils tentent d'imiter à l'école? Les Blancs. Ils vivent une crise d'identité parce qu'ils ne sont pas fidèles à eux-mêmes. Par conséquent, ils échouent à leurs cours et n'arrivent ni à lire, ni à écrire, ni à calculer de façon adéquate. Nous essayons de les aider à se trouver des emplois, mais ils sont pratiquement analphabètes. Ils ne savent pas rédiger une dissertation ou expliquer ce qu'est un paragraphe. Ils ne savent pas non plus comment s'adresser aux autres avec respect. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Une jeune femme a mentionné plus tôt qu'elle allait retourner à l'école pour terminer ses études. J'admire toute personne pauvre qui retourne sur les bancs d'école, en particulier les membres de ma communauté, car l'instruction leur fait défaut. J'avais 40 ans lorsque j'ai entamé des études supérieures. À la fin de ma première année, je devais passer six examens; j'étais donc plutôt stressé. De plus, j'avais pris du retard dans un de mes cours; je devais rédiger deux dissertations qui valaient 30 pour cent chacune, et la note de passage du cours était de 60 pour cent. La semaine avant les examens, je suis allée voir l'enseignante à qui je devais remettre les dissertations. Je lui ai dit que j'étais débordé en raison des examens, que je ne pouvais pas lui remettre les travaux à temps et que j'aurais aimé qu'elle en reporte l'échéance. Elle m'a répondu que j'avais déjà réussi le cours. Je ne comprenais pas comment c'était possible puisqu'il me fallait 60 pour cent pour réussir et que je n'avais toujours pas remis les deux dissertations. Elle a hésité, puis m'a avoué qu'on lui avait dit de me donner la note de passage. Comme les quatre autres Autochtones qui s'étaient inscrits au programme avaient tous abandonné, les administrateurs ont peut-être senti qu'ils devaient me faire passer. J'étais atterré, car j'avais travaillé tellement fort! Je voulais que ma note soit méritée, qu'elle soit le fruit de mes efforts. » (Participant de la communauté autochtone)

Les participants noirs et autochtones ont longuement discuté de l'importance d'exposer les enfants et les adolescents à des influences positives, des modèles et des mentors de la communauté. Ils ont conscience que les jeunes cherchent des personnes à imiter et que leurs modèles ne sont pas toujours positifs. En fait, les jeunes imitent parfois les mauvaises personnes, car ce sont les seuls modèles qui s'offrent à eux. Voilà ce qu'avaient à dire certains participants à ce sujet :

[Trad.] « De nombreux enfants et adolescents qui vivent dans des quartiers urbains sont attirés par les gangs de rue. Ces jeunes viennent de familles pauvres et voient leurs frères et leurs amis se promener avec de l'argent plein les poches et s'acheter toutes sortes de choses qu'ils aimeraient vraiment avoir. C'est très tentant. Parfois, les jeunes se joignent à ces gangs, car, s'ils ne le font pas, ils en deviendront tôt ou tard la cible. C'est une question de protection. Certains jeunes considèrent les gangs de rue comme leur seule vraie famille. C'est très dommage. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Quand je vais dans les écoles, les jeunes aiment bien que je prenne le temps de leur parler. Ils tournent autour de moi comme des mouches sur un pot de confiture. Les enfants ont vraiment besoin d'attention et ils cherchent à en obtenir par tous les moyens. Peu importe que l'attention soit négative ou positive; ce qui compte, c'est d'en avoir. Pourquoi pensez-vous que les jeunes parlent aux vendeurs de drogue ou qu'ils travaillent comme danseuses dans des bars de Toronto, de Québec ou de Niagara Falls? Beaucoup le font parce qu'ils ont besoin d'attention. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je n'accuse pas les jeunes, mais plutôt les adultes. Qui va vers les jeunes? Qui leur vend de la drogue et les encourage à en prendre? Qui profite de l'industrie du sexe et des services des prostituées? Ce sont les adultes. » (Participant de la communauté noire)

Tant les Noirs que les Autochtones ont reconnu que leurs communautés font face à un grave problème en raison du nombre élevé de familles monoparentales et de l'absence, pour les garçons et les jeunes hommes, de modèles masculins positifs sans lesquels ils ne peuvent pas apprendre à être de bons maris et de bons pères :

[Trad.] « En grandissant, j'ai eu un bon modèle de père et de mère. J'observais la façon dont ils cohabitaient et prenaient soin de leurs enfants. J'ai appris qu'il n'était pas facile d'être un bon père et qu'il fallait énormément de courage. Mon père m'a enseigné beaucoup de choses, mais je crois que j'ai plus appris en l'observant. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « J'aimerais que la communauté mette sur pied un système de soutien pour les parents où les hommes qui réussissent à bien fonctionner en société encourageraient leurs pairs à jouer un rôle de mentor. J'aimerais bien que les hommes appuient les enfants de la communauté, car les familles monoparentales y sont si nombreuses. Certains enfants n'ont aucune figure paternelle. De plus, les jeunes hommes qui sortent de prison n'ont souvent nulle part où aller; personne ne veut leur parler. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Ce sont souvent les mères qui dirigent les foyers. Les hommes participent à la vie de famille un certain temps, puis ils partent vivre avec une autre femme. On ne peut pas reprocher la situation aux mères, mais les enfants en subissent les conséquences. Par exemple, ceux-ci n'apprennent pas à devenir des personnes responsables. Si les enfants voient certains membres de la famille se faire violenter, ils risquent de penser qu'un tel comportement est normal; les garçons pourraient penser qu'il est acceptable de frapper une femme, et les filles, qu'il est normal de recevoir des coups. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Je supplie les hommes de prendre leurs responsabilités. En ce moment, je travaille avec de jeunes garçons qui endommageaient régulièrement la voiture de mon petit‑fils. Personne ne comprenait pourquoi ils faisaient ça. Alors, un jour, j'ai décidé d'organiser une rencontre avec les deux garçons et des membres de la GRC afin que nous puissions discuter de la situation. Un des garçons a dit : “Nous savons que notre comportement n'est pas acceptable, mais aucun homme de la communauté ne nous vient en aide quand nous faisons des erreurs ou ne nous arrête avant que nous nous mettions les pieds dans les plats. Vers qui pouvons-nous nous tourner? » (Participant de la communauté noire)

Les participants ont reconnu que les enfants et les jeunes n'ont pas tous des modèles positifs au sein de leur propre famille et qu'il faudrait donc que la communauté leur présente des modèles ou mentors masculins et féminins. Ceux-ci donneraient des conseils positifs aux jeunes et leur expliqueraient les conséquences, bonnes ou mauvaises, de leurs choix. Cependant, certains participants ont fait remarquer qu'une telle solution n'est pas nécessairement facile à appliquer :

[Trad.] « Il n'existe pas suffisamment de mentors masculins dans la communauté. Comme je l'ai mentionné plus tôt, je travaille avec un jeune homme qui vient de sortir de prison. Eh bien, je n'ai toujours pas trouvé de jeune homme noir qui puisse devenir son mentor. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je ne connais aucun élève de troisième année qui veuille devenir un décrocheur ou faire de la prison avant l'âge de 20 ans. Par contre, si vous demandez à un Noir néo‑écossais de 12 à 14 ans ce qu'il veut faire dans la vie, je vous garantis qu'il devra y réfléchir. Pourtant, il devrait pouvoir vous répondre spontanément! Malheureusement, les jeunes Noirs de la Nouvelle-Écosse ne pensent pas à faire carrière en médecine ou en dentisterie, car ils n'ont jamais vu de professionnel libéral noir. Les personnes qui les soignent ne sont ni Noirs, ni Autochtones, alors jamais ils ne se diront, “je veux être médecin” ou “je veux être dentiste”. Il n'y a aucune diversité culturelle dans ces professions. » (Participant de la communauté noire)

Les participants ont tout de même convenu que les choses s'améliorent lentement. Un d'entre eux a expliqué que certaines collectivités demandent à des ex-détenus d'agir à titre de personnes-ressources pour les programmes de prévention de la criminalité chez les jeunes :

[Trad.] « Un certain nombre de collectivités autochtones se rendent compte que les délinquants qui réintègrent la communauté ont la responsabilité de redonner un peu de ce qu'ils ont reçu. Elles leur demandent donc de parler aux jeunes de leur vie, des décisions qu'ils ont prises et des conséquences de celles-ci. Les délinquants comprennent vraiment les jeunes et savent dans quelle situation ils se trouvent, car ils ont déjà été à leur place. Ils peuvent leur dire : “Vous avez le droit de faire des choix, mais sachez que ceux-ci ont des conséquences. J'ai moi-même eu à subir les conséquences des mauvaises décisions que j'ai prises.” De plus, les délinquants peuvent aussi parler de leur séjour en prison et expliquer aux jeunes qu'il n'est pas aussi facile ou sécuritaire de vivre en établissement qu'ils ne le croient. » (Participant de la communauté autochtone)

Des participants ont aussi parlé de l'importance de l'entraide chez les jeunes. Certains sont même allés jusqu'à dire que les jeunes devaient tendre la main aux anciens et leur enseigner certaines choses. Selon eux, ce renversement des rôles augmente l'estime de soi des jeunes et leur permet de redonner aux anciens un peu de ce que ces derniers leur ont transmis :

[Trad.] « Le mois prochain, nous tiendrons une rencontre pour les anciens et les jeunes. J'aime bien ce genre d'activité, car, lorsque les jeunes enseignent aux anciens, ils apprennent à se prendre en main. Savez-vous quel est le thème de la rencontre? L'informatique. Tous les jeunes savent se servir d'un ordinateur, mais certainement pas tous les anciens. Au terme de la rencontre, les jeunes se sentent importants et valorisés; ils se découvrent des aptitudes pour l'enseignement et ont l'impression d'être maîtres de leur destin. Ce genre d'expérience n'a pas de prix, car elle permet d'accroître l'estime de soi des jeunes. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Nous offrons plusieurs programmes et essayons d'ouvrir des perspectives aux jeunes, pas seulement à ceux de la communauté mi'kmaq, mais aussi à ceux des collectivités environnantes. Le groupe de jeunes avec lequel je travaille est composé de Noirs, de Mi'Kmaq et de Blancs. En tant que représentant du groupe, je suis venu au rassemblement afin de transmettre aux jeunes ce que j'aurai appris ici, avec vous. Nous nous réunissons aussi en cercle pour parler de divers enjeux, notamment l'incarcération d'un cousin ou les difficultés d'un ami. J'essaie de présenter des modèles positifs aux membres du groupe et de leur ouvrir des perspectives qui leur éviteront de s'engager dans la voie qu'empruntent bon nombre de leurs pairs. Je tente de leur transmettre autant de renseignements que possible. Lorsque je verrai les jeunes du groupe, je leur ferai part de ce que j'aurai appris au rassemblement et leur dirai que les membres de la communauté tentent de leur offrir des débouchés afin qu'ils ne se retrouvent pas dans des établissements correctionnels ou des établissements pour adolescents. » (Participant de la communauté autochtone)

Les participants ont remarqué que, tout au long de la discussion sur les jeunes et sur l'importance d'obtenir l'appui d'amis, de mentors, de parents et d'organismes, les conseils et les recommandations ont surtout été fournis par les adultes. D'après les participants, il faudrait plutôt donner la parole aux jeunes et leur confier la responsabilité d'apporter bon nombre des changements qui s'imposent. Lorsque les jeunes contribuent aux discussions et aux processus décisionnels relatifs à des enjeux les concernant, ils apportent la fraîcheur et l'honnêteté nécessaires à la résolution des difficultés auxquelles ils font face. De plus, en participant à des cercles, des conférences et des processus d'élaboration de politiques, ils ont l'occasion de servir de porte-parole pour la communauté, ce qui contribue à leur formation en tant que futurs leaders. Voici les commentaires de certains participants à ce sujet :

[Trad.] « Je constate que très peu de jeunes sont venus au rassemblement. Je sais qu'à notre époque – la plupart d'entre nous sont dans la cinquantaine – les jeunes devaient se taire. Cependant, il faut comprendre qu'ils sont les leaders d'aujourd'hui et de demain. Si nous ne leur demandons pas de participer aux cercles de guérison et de décision, les choses n'auront pas avancé dans 10 ans. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je crois que, lorsque nous nous réunissons, nous perdons de vue les personnes dont nous parlons : les jeunes. Combien de fois ils nous ont remerciés lorsque nous les avons invités à nos rassemblements! Ils savent que nous voulons les aider, mais ils aimeraient que nous les fassions participer au processus, et non que nous parlions en leur nom. D'après moi, il est très important d'inclure les jeunes. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Les jeunes devraient participer à nos rassemblements, car ils ne croient généralement pas à ce que nous leur disons, surtout nous, les plus vieux. Pourquoi ne pas leur demander de se joindre à nous pour nous communiquer leurs besoins et la façon dont ils aimeraient procéder? Si les jeunes unissent leurs forces, le gouvernement ne pourra pas les balayer du revers de la main et devra se rendre à l'évidence qu'ils savent ce dont ils parlent. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Si nous voulons que les choses changent, les jeunes doivent faire partie de la solution. Ils sont probablement encore plus importants que les anciens; il faut donc les écouter. Je pense que nous devrions aborder ce thème lors du prochain rassemblement des Noirs et des Autochtones. Nos deux grands peuples ont autant contribué à l'évolution du Canada que les autres, et ça, il faut continuer de le dire aux jeunes. Sans cette connaissance du passé et un sentiment d'identité et de communauté, nos jeunes ne pourront pas s'épanouir. Je propose que nous en invitions au moins dix au prochain rassemblement, car nous devons connaître leur point de vue et leur faire comprendre que nous nous intéressons autant à eux qu'à nous-mêmes. » (Participant de la communauté noire)

Les Femmes Et Les Familles

Dans les communautés autochtones et noires, les femmes sont le pilier de la famille, de la communauté et de la culture. Principales pourvoyeuses de soins aux enfants, non seulement les femmes analysent la situation dans la communauté, mais elles songent également à l'avenir de leurs enfants. Chefs dans leurs communautés, à titre officiel ou non officiel, les femmes sont souvent celles qui, les premières, perçoivent le danger et prennent les mesures en conséquence. Voici les commentaires de certains participants.

[Trad.] « Elles ont dit “les femmes et les femmes âgées sont les travailleurs les plus assidus de la communauté.” Donc, nous, les femmes, sommes fortes, car quelqu'un doit l'être pour le bien de la communauté. » (Participante de la communauté noire)

[Trad.] « Quelqu'un a parlé hier des femmes noires qui sont fortes. Nous, les membres de la communauté noire, avons des parents, des tantes et des cousins remarquablement forts que nous admirons depuis de longues années. Ils sont les piliers de notre communauté, et nous voulons qu'ils participent au processus de prise de décisions. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « J'ai parlé avec des femmes autochtones, particulièrement des mères, et j'ai entendu différents commentaires : “je ne veux pas que mes filles grandissent dans la violence ou qu'elles soient victimes d'agressions”; “lorsque mes enfants étaient jeunes, je ne leur ai pas dit qu'ils grandiraient pour devenir prostitués ou toxicomanes. Non, je leur ai dit que je voulais qu'ils soient forts, en santé et en sécurité”. Ces femmes-là sont les premières à agir pour améliorer leurs communautés. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Je vais vous raconter l'expérience que j'ai vécue dans une Première nation Ojibway, où la communauté s'est mobilisée pour prendre les choses en main. Tout a commencé lorsque des femmes se sont réunies pour prendre le thé et se raconter, entre autres, les violences qu'elles enduraient. On disait dans la communauté qu'environ treize jeunes filles avaient été agressées par une seule personne. À un certain moment, les femmes en ont eu assez, ont décidé de prendre les choses en main et de faire quelque chose. Elles ont commencé par organiser des réunions, ont ensuite invité le pasteur, les travailleurs sociaux, les infirmiers en santé, le directeur de l'école et d'autres personnes à participer aux réunions, qui étaient tenues régulièrement sur une période de six mois; elles ont finalement réussi à mobiliser la communauté. » (Participant de la communauté autochtone)

Tout comme les familles, qui sont la pierre angulaire de la culture et des traditions, les femmes sont la force qui unit les familles et les communautés. Les participants ont souligné que les familles devraient jouer un rôle primordial, en guidant les enfants et les jeunes et en assurant leur sécurité. Les parents ont pour responsabilité d'éduquer leurs enfants, de les guider de façon saine et d'assurer la préservation des valeurs et des traditions communautaires. Des participants ont affirmé ce qui suit : 

[Trad.] « Quand je pense à nos enfants, je suis d'avis que nous devons exercer un contrôle sur nos jeunes de tous les moyens et sous toutes les formes possible. Ce qui signifie que nous devons être responsables des messages qu'ils entendent, du chemin qu'ils suivent et des services qu'ils doivent recevoir. Nous devons être omniprésents en ce qui concerne l'éducation de nos enfants, et les diriger dans la voie à suivre. Soyons honnêtes, le système ne mènera pas nos enfants dans la voie vers laquelle nous désirons qu'ils aillent; il nous incombe donc d'assumer cette responsabilité. Et je dis qu'il faut l'assumer cette responsabilité. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je crois que la famille façonne ce que nous sommes ainsi que nos traditions. J'ai grandi dans une famille où les traditions, qu'on appelait principes, étaient bien ancrées : respect des autres, respect de nos parents, dignité, intégrité et honnêteté, principes que je tenais pour acquis lorsque j'étais enfant. Je croyais que tout le monde les respectait, et que si j'y dérogeais, j'étais puni. Aujourd'hui, bon nombre de gens disent que les choses ont changé. Quant à moi, je crois qu'elles ne devraient pas changer et que nous devrions renouer avec nos traditions. » (Participant de la communauté noire)

Il est toutefois évident que les parents et les familles ont parfois besoin d'aide pour surmonter des difficultés qui dépassent leurs capacités. Certains ne savent plus comment se comporter pour être de bons parents ou certains ne l'ont jamais appris. Les participants ont reconnu qu'il est essentiel pour la survie de la communauté et la préservation de la culture d'aider les parents et de leur fournir les outils nécessaires pour élever leurs enfants de façon saine. Les parents doivent participer à l'élaboration et à la mise en œuvre de ces outils. Toutefois, il a été signalé que les familles, dont les jeunes ont des démêlés avec la justice, ont peut-être besoin d'une aide spéciale pour surmonter les problèmes auxquels leurs enfants font face. Les participants ont reconnu également que personne n'est à l'abri, que toute famille est susceptible d'avoir un enfant qui présente des difficultés et que toute stratégie visant à répondre aux besoins des familles doit être de nature générale. Voici les commentaires de certains participants :

[Trad.] « Nous regardons les jeunes des communautés noires de la région de Preston et d'autres régions de la Nouvelle-Écosse qui arrivent ici, parce que leurs parents n'en peuvent plus, et nous ne savons pas quoi faire. Nous devons donc trouver un moyen de donner davantage de pouvoirs aux parents et non pas de les leur soustraire, parce que nous devons, lorsque cela est possible, faire participer les parents ainsi que les jeunes au processus de règlement des problèmes. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Je connais des enfants qui se sont écartés du droit chemin même s'ils venaient de familles riches et qu'ils avaient deux parents. Il ne suffit pas d'avoir deux parents; ce qui importe c'est la façon dont ces derniers se comportent à l'égard de leurs enfants. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Le bureau des Affaires africaines de la Nouvelle-Écosse offre toute une gamme de programmes et de services, et nous espérons en offrir de nouveaux dans les communautés africaines en Nouvelle-Écosse, pour aider efficacement les jeunes et les parents. Nous possédons toute une gamme de programmes, allant de la prévention du crime aux pratiques parentales positives, en passant par la formation et l'éducation. Le programme des “ pratiques parentales positives ” aide les parents à faire face à un grand nombre de problèmes liés notamment à l'éducation, à la justice et au logement. C'est rassurant de constater que des programmes comme le programme des “ pratiques parentales positives ” existent, conçus précisément pour aider les parents à surmonter des problèmes, comme lorsque l'enfant est expulsé de l'école. Ce programme enseigne aux parents comment réagir et avec qui communiquer. En pareils cas, le programme encourage les parents à s'adresser aux responsables de l'école et, s'ils se sentent embarrassés en raison d'expériences négatives par le passé, à faire appel à quelqu'un d'autre et à ne pas réagir de façon agressive. Nous voulons être certains que les parents essaient de trouver la meilleure solution possible pour eux-mêmes et pour leur enfant. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Lorsqu'il est question de notre décision de demeurer, l'un de nous deux, à la maison pour prendre soin des enfants, je pense aux enfants qui sont aux prises avec le système de justice pénale et qui n'avaient pas, ou n'ont pas, de soutien parental chez eux. Quand je pense à tous les jeunes qui passent par le système judiciaire sans obtenir d'aide pour se retrouver dans la même situation. Nous n'avons ni le temps, ni l'information ni le soutien dont les tribunaux ont besoin pour faire en sorte que ces enfants ne se retrouvent plus devant les tribunaux. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « D'après moi, il est très important que, tous ensemble, nous examinions la situation générale, plutôt que de nous attarder sur chaque événement. Examinons le contexte général et la façon dont nous pouvons apporter une aide à la famille, afin qu'elle soit en mesure de porter secours au jeune ayant des démêlés avec la justice et qu'il puisse s'en sortir. » (Participant de la communauté autochtone)

Communauté

Au cours du rassemblement de deux jours, les participants revenaient toujours sur le concept de la communauté, ce qu'elle représente et ce qu'elle devrait représenter. Certains étaient préoccupés par le fait que les gens sont en train de perdre le sentiment d'appartenance à la communauté, en raison des influences externes comme Internet et la télévision, et estimaient que l'exposition constante à la culture et aux normes de la société moderne avait un effet néfaste sur la façon dont les enfants, les jeunes et les adultes perçoivent le monde. La conversation tournait autour de la communauté : ce qu'elle doit faire pour ses membres et ce que ses membres doivent rendre à la communauté, et les participants en sont arrivés à la conclusion que les membres de la communauté devront en faire davantage pour conserver le caractère unique de leur culture et essayer de trouver un équilibre entre les traditions et les normes de la société occidentale.

D'après quelques participants de la communauté noire, le sentiment d'appartenance à la communauté s'est dissipé, du fait d'avoir vécu de façon si intégrée avec des communautés non noires pendant aussi longtemps. D'autres estimaient avoir conservé un sentiment d'appartenance distinct qu'on ne pourrait retrouver dans d'autres communautés noires au Canada. Voici ce que certains participants ont affirmé à ce sujet :

[Trad.] « Je crois que nous devons regarder au fond de nous-mêmes et nous demander, qu'est-ce qui nous échappe? Ce qui nous échappe, c'est en grande partie ce que nous ne faisons pas en tant que communauté. Nous avons perdu le sentiment d'appartenance. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Parfois, je me demande qui je suis devenu? Je m'habille comme les Blancs, je travaille avec eux, j'habite dans leurs quartiers et je parle comme eux. La seule différence est que je suis noir. Je sais que je suis différent des Blancs, mais parfois je ne vois aucune différence, à l'exception de la couleur de la peau. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Nos enfants grandissent dans un environnement où ils sont continuellement exposés à Internet et à la télévision, et voient le monde comme un environnement homogène. Nous devons être capables de leur montrer où sont leurs ancêtres, et de leur inculquer un sentiment d'identité et d'appartenance aux peuples autochtones ou canado-africains. La perte du sentiment d'identité est très manifeste dans les établissements carcéraux, où tout ce que disent les détenus se résume à quelques phrases : “je ne veux pas m'adresser à la Commission des libérations conditionnelles”; “je ne veux pas participer à ce programme”; “je ne fais pas confiance au garde de prison”; “je ne le veux pas parce qu'on ne comprend pas qui je suis”. C'est alors qu'on pose la question : “Qui êtes-vous?” S'ensuit une longue pause, parce que le détenu ne peut pas y répondre. Il en est arrivé là parce qu'il s'est détaché de sa communauté et qu'il n'a aucun fondement pour affirmer son identité. C'est bien dommage que quelqu'un, ayant perdu son sentiment d'identité, ne sache pas pourquoi il appartient à sa communauté. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Les communautés noires en Nouvelle-Écosse sont particulières. Il s'agit d'un concept que l'on ne retrouve nulle part ailleurs au pays. Pour être plus précis, je dirais que le concept de « communauté noire » est presque inexistant en Ontario. Le fait que nous sommes établis sur vos territoires depuis 400 ans est unique, réalité qui n'existe probablement nulle part ailleurs au Canada. Nous sommes donc les pionniers, ce qui fait que la situation est propre à la Nouvelle-Écosse. » (Participant de la communauté noire)

Quant aux participants autochtones, ils ont présenté une réalité différente relativement à la perte du sentiment d'appartenance à la communauté. En raison de la colonisation, de la mise en place des réserves et des pensionnats, ainsi que des conséquences de la Loi sur les Indiens, les Premières nations ont été géographiquement isolées du reste de la société canadienne. En même temps, les gouvernements ont adopté une politique visant à « tuer l'Indien dans l'enfant » en imposant des valeurs étrangères aux cultures autochtones, ce qui, d'après les participants, a miné la cohésion de la communauté et le sentiment d'identité communautaire. Si les communautés noires ont souffert à la suite de la dissolution de leurs cultures et de leurs communautés à cause de leur proximité aux sociétés européennes, les participants autochtones estimaient, au contraire, que leur isolement de la société européenne ainsi que les efforts de colonisation ont mené à la désintégration de leurs cultures et de leurs communautés. Voici ce que des participants autochtones ont dit à ce sujet :

[Trad.] « La Loi sur les Indiens nous a opprimés; c'était comme si nous étions placés dans un autocuiseur. Nous ne pouvions ni quitter la réserve sans permission ni développer nos communautés comme nous l'entendions, parce que nous devions respecter des règles établies par d'autres. Le gouvernement décidait qui faisait partie de la communauté et qui s'installait où. Ce n'était pas naturel, surtout pour ceux qui migraient d'une région à l'autre et vivaient en petits groupes pendant une partie de l'année. Les agents des affaires indiennes décidaient de ce qui se déroulait dans la communauté, de la façon de gouverner et de la façon d'organiser les choses. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Chaque fois que je visite un établissement carcéral, au moins un détenu, homme ou femme, me dit qu'il ne connaissait rien de la culture et de la spiritualité autochtones avant d'être admis en établissement. C'était comme si, nous, les Autochtones, n'avions pas réussi à transmettre à nos enfants notre culture, notre histoire et le sentiment d'appartenance à la communauté. Or, il incombe à la communauté de transmettre ces enseignements; nous devons donc rebâtir nos communautés et en faire des endroits où nous pourrons inculquer à nos enfants et à nos jeunes les valeurs autochtones qu'ils devront respecter. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Les petites communautés comme celle d'où je viens accordent une grande importance à la famille. Il n'y a ni vainqueur ni vaincu lorsqu'il s'agit de du système de justice, parce que souvent les conflits éclatent au sein des familles, dressant frère contre frère, et oncle contre oncle. Il n'y a pas d'agresseur ou de victime invisible. Comment concilier ces deux aspects tout en créant une communauté plus harmonieuse? Il s'agit d'une tâche très difficile, car beaucoup d'intérêts et de sentiments personnels entrent en jeu. C'est pourquoi nous, en tant que frères et sœurs, parents et membres de la même communauté, devons prendre les choses en main et faire preuve de leadership. Nous ne pouvons pas compter sur les gouvernements pour élaborer des programmes à notre place. Nous ne pouvons pas nous fier à l'ambivalence de nos juges et de nos experts. Nous devons tendre la main à nos jeunes, leur parler et leur fournir le leadership moral dont ils ont besoin. » (Participant de la communauté autochtone)

Malgré les préoccupations soulevées relativement à la position politique, culturelle et géographique des communautés noire et autochtone, les participants étaient d'accord pour dire que les communautés ont l'obligation d'appuyer leurs membres, d'encourager les changements positifs et de favoriser le bien-être général. La discussion portait, en grande partie, sur la nécessité pour les communautés de favoriser le développement sain des enfants et des jeunes, et de leur offrir des options autres que le crime. D'après les participants, les communautés noire et autochtone élevaient leurs enfants selon les enseignements traditionnels et de façon à favoriser leur développement, et essayaient de régler les problèmes auxquels faisaient face leurs enfants. Voici les commentaires de certains participants :

[Trad.] « C'est également triste de voir les Aînés ou les personnes âgées jeter le blâme sur les parents. Dans certains cas, je suis d'accord, c'est la faute des parents; mais souvent, c'est la faute des parents qui ne savent pas ce que font leurs enfants à l'extérieur de la maison. C'est aussi la faute de la communauté. J'ai grandi dans une communauté où le voisin pouvait me faire la leçon si je faisais quelque chose d'incorrect, et si j'allais raconter à ma mère ce qui s'était passé, elle me réprimandait elle aussi. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Ce qui nous a le plus poussé vers le chemin de la guérison, et qui nous encourage toujours à suivre ce chemin, c'est la sécurité de nos enfants. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Un proverbe africain dit qu'il faut tout un village pour élever un enfant; nous devons donc joindre les actes à la parole. C'est facile à dire, mais n'oublions pas que nos enfants courent les rues comme des chiens errants. Ils ne savent pas ce qui les attend; un autre proverbe africain dit que chaque personne doit se charge de l'éduction d'une personne. Nous devons donc savoir comment apprendre les uns des autres. Je sais des choses qu'une autre personne ne connaît pas et inversement, il se peut que cette personne sache des choses qui me sont inconnues. Nous avons tous des forces, ainsi que des faiblesses, mais si nous travaillons ensemble, nous pouvons accomplir beaucoup de choses. » (Participant de la communauté noire)

Un jeune participant autochtone propose des façons qui permettront aux communautés d'aider leurs jeunes et de leur offrir des solutions de rechange positives à la délinquance. Les participants estiment que des activités, comme celles qu'on vient de proposer, pourront être menées sans avoir à recourir à un programme financé, mais plutôt en se fiant aux membres de la communauté.

[Trad.] « La communauté peut faire beaucoup de choses : ouvrir la salle communautaire, inviter les gens à s'en servir pour toutes sortes d'activités, excepté pour la consommation d'alcool et de drogue et les activités illégales. Vous pouvez y placer des instruments de musique, des jeux vidéo et tout ce dont vous aurez besoin. Ainsi, il n'est pas nécessaire de demander au gouvernement des fonds pour payer la salaire d'un animateur. On n'a besoin que d'une salle ou d'un endroit sécuritaire où les enfants pourront s'amuser. Toutes les communautés ont une église, une salle ou un centre communautaire, et il n'y a absolument aucune raison ni excuse pour que les enfants ne trouvent rien à faire autre que de consommer de l'alcool ou de la drogue ou de commettre des crimes. Il faut que quelqu'un prenne l'initiative, qu'un adulte se présente et dise : “Bon, je me porte volontaire et je suis prêt à surveiller vos enfants environ trois heures par semaine”. C'est tout ce qu'il faut. » (Participant de la communauté autochtone)

Les participants affirment que les communautés ont un rôle important à jouer, en aidant leurs membres au sein du système correctionnel. Ils sont conscients de la nécessité d'améliorer la façon de rendre la justice dans les communautés noire et autochtone et d'exercer un rôle de leadership afin d'apporter au système les changements qui répondent à leurs besoins. Ils comprennent également que la tâche sera ardue, étant donné la rigidité du système. Le fait que les Autochtones et les Noirs soient des minorités dans la région ajoute à la complexité de la tâche. L'article 84 de la Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition (1982) permet aux communautés autochtones de proposer un plan pour la prise en charge et la mise en liberté des détenus sous responsabilité fédérale; toutefois, des dispositions similaires n'existent pas pour la communauté noire ou les autres minorités. En dépit des dispositions précises dans la Loi, il a été difficile d'appliquer l'article 84 dans les communautés urbaines. Voici les commentaires des participants :

[Trad.] « Il faut se prendre en main et trouver une façon de travailler ensemble en tant que communauté; si l'on examine le régime de mise en liberté sous condition et les audiences de la Commission nationale des libérations conditionnelles, on retrouve de la documentation sur des programmes visant les délinquants autochtones, mais non les délinquants de race noire. On y retrouve également des renseignements sur le processus prévu à l'article 84 de la LSCMLC, mais, encore là, il n'y a rien de comparable pour les délinquants de race noire. Le fait de comprendre nos responsabilités et d'assumer les conséquences de nos actions contribuera à régler en partie le problème. Nous devons également, en tant que membres de la communauté, assumer les responsabilités que nous avons à l'égard des autres membres de la communauté. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Il y a quelques années, on discutait de la possibilité de se prévaloir de l'article 84 de la LSCMLC pour le cas d'un membre de la communauté autochtone à Halifax. Les membres de la communauté pouvaient offrir à cette personne un logement et un emploi. Ils étaient également prêts à la prendre en charge. On avait les travailleurs sociaux, les avocats, les agents de libération conditionnelle et les membres de la communauté pour accomplir tout ce travail. Or, le service de police d'Halifax s'est opposé à l'idée, alléguant que les Autochtones d'Halifax ne sont pas reconnus comme une communauté autochtone urbaine, et l'on n'a pas pu utiliser l'article 84. La triste réalité est que la personne en question a dû s'éloigner de sa ville et habite maintenant à Vancouver; c'est dommage, car c'était une excellente occasion pour nous de tirer des leçons. » (Participant de la communauté autochtone)

Des représentants des communautés noire et autochtone estiment qu'il faudra adopter de nouvelles approches plus novatrices, afin que les délinquants ne se retrouvent pas en établissement et que ceux qui y sont incarcérés puissent réintégrer la société en toute sécurité. Ils estiment que les approches de justice réparatrice sont plus appropriées pour leurs communautés, car elles répondent mieux aux besoins des délinquants et de leurs victimes. Ils sont conscients également du fait que les processus de justice réparatrice ont a été conçus en fonction de la culture et de la spiritualité communautaire. D'abord et avant tout, les approches de justice réparatrice renforcent le rôle et la responsabilité de la communauté, en lui confiant un rôle essentiel dans l'élaboration et la mise en place de ces processus. À cet égard, la justice réparatrice est considérée non seulement comme un processus visant à répondre aux besoins précis des victimes et des délinquants, mais également un processus de développement communautaire. Voici ce que les participants ont soulevé : 

[Trad.] « J'ai affaire au système de justice pénale depuis 27 ans. Je suis agent au service de police régional d'Halifax et, auparavant, j'étais au service de police de Dartmouth. Donc, depuis 27 ans, j'arrête les gens, je les envoie devant les tribunaux et ensuite, en établissement. Or, j'ai récemment participé à des cercles de détermination de la peine des Autochtones, et je crois sincèrement que c'est la bonne façon de faire. Le gouvernement a démontré son incapacité à cet égard. Il nous incombe donc, en tant que membres de la communauté, de trouver des moyens de garder nos citoyens hors des établissements. Nous devons trouver des approches similaires aux cercles de détermination de la peine des Autochtones qui sont axées sur notre culture et nos croyances. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Il serait vraiment bon que la communauté participe à tout le processus. La victime et la communauté doivent collaborer pour aider le délinquant à se réunir de nouveau avec sa famille. Qu'il s'agisse de cérémonies de la suerie ou de cercles de discussion, l'objectif est de réunifier les familles. Donc, si les membres de la communauté prennent part au processus, se réunissent et organisent des cercles de discussion, des cercles de guérison ou des cérémonies de la suerie, il sera beaucoup plus facile pour le délinquant de réintégrer la société à titre de citoyen productif. La communauté aura ainsi le sentiment qu'elle doit favoriser le bon déroulement de la réinsertion sociale des délinquants. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « J'aimerais mieux qu'une personne qui me connaît un peu ou que des membres de ma communauté prennent des décisions sur ma propre vie, plutôt que de voir un étranger lire ma sentence sur un bout de papier. Je ne suis pas un bout de papier et l'on ne peut pas se fier aux apparences. J'aimerais que beaucoup plus de séances de guérison soient organisées avec la victime et le délinquant. J'aimerais qu'il y ait des relations beaucoup plus positives entre la communauté, les délinquants et les victimes. Ainsi, les délinquants mis en liberté auraient un regard beaucoup plus positif sur la communauté. J'aimerais que des membres des commissions de libération conditionnelle et de la communauté organisent des cercles pour mieux connaître les délinquants et les familles. La guérison est un terme fort, et il en faut beaucoup pour s'en sortir. » (Participant de la communauté autochtone)

Lorsqu'on leur a demandé qui dans la communauté devrait diriger les efforts pour changer les choses, tous les participants étaient d'accord pour dire que chaque membre a un rôle de premier plan à jouer, qu'il incombe à chacun de travailler à mettre en place les changements voulus et à assurer le mieux-être de la communauté. On a également reconnu qu'il faut de l'énergie et du temps pour que chaque membre de la communauté se considère comme responsable et qu'il soit conscient de sa contribution à la communauté. L'un des participants a d'ailleurs indiqué :

[Trad.] « Comment savoir qui sont les intervenants clés dans la communauté? Quant à moi, je dirais que chacun de nous est important. Nous avons besoin des Aînés. Nous avons besoin des intervenants auprès de divers organismes communautaires. Nous avons également besoin des chefs d'église car, dans un certain sens, chacun de nous est un leader et peut apporter sa contribution d'une façon ou d'une autre. Nous avons besoin de tous les intervenants clés, notamment le gouvernement, pour établir un plan. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Le changement doit se faire au sein même de la communauté. Non seulement les chefs devront faire de la guérison une priorité, mais également la communauté toute entière : les Aînés, les femmes, les écoles et les travailleurs, ainsi que les jeunes, car ce sont eux qui devront composer avec un système qui ne fonctionne pas rondement, à moins que des changements n'y soient apportés. Chacun de nous a un rôle à jouer et une contribution à apporter à la communauté. » (Participant de la communauté autochtone)

[Trad.] « Il faudra du temps pour instaurer un changement, c'est pourquoi nous ciblons nos efforts sur nos enfants pour essayer de leur offrir une vie meilleure. Nous sommes un peuple reconnu pour sa patience, et nous avons appris qu'il faut travailler sans répit pour apporter les changements visés, même si le changement se fait lentement. Si nous abandonnons, rien ne changera et les progrès réalisés jusqu'à maintenant pourraient avoir été faits en vain. » (Participant de la communauté autochtone)

Tout le monde était d'avis que la communauté a pour responsabilité d'appuyer ses membres, particulièrement ceux qui en ont le plus besoin. Dans le même ordre d'idées, les membres de la communauté ont pour responsabilité d'appuyer le développement communautaire et la guérison dans la communauté, responsabilité pouvant être assumée de différentes façons : pour certains, ils s'agit de transmettre les connaissances acquises par l'éducation, l'emploi ou l'expérience de vie; d'autres considèrent qu'il faut être assez fort pour s'engager personnellement à l'égard du développement communautaire et de la guérison dans la communauté; d'autres encore estiment qu'il leur incombe de renforcer les influences positives dans la communauté. Les participants ont fait les commentaires suivants :

[Trad.] « L'appartenance à un groupe ou à une communauté entraîne des responsabilités. Nous sommes responsables à l'égard de nos communautés. Je suis donc présent aujourd'hui parce que j'ai une responsabilité à l'égard de ma communauté. Je ne suis pas venu à titre d'agent noir du Service correctionnel du Canada, mais en tant que personne appartenant à la communauté noire à l'égard de laquelle j'ai des responsabilités. Si je peux transmettre mes connaissances en matière de services correctionnels pour trouver des solutions, j'aurai assumé ma responsabilité à l'égard de ma communauté. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Être membre d'une communauté entraîne des responsabilités. Nous sommes tous présents aujourd'hui parce que avons la responsabilité d'améliorer nos communautés. Les personnes que nous aidons réussissent à réintégrer la société, et leur responsabilité consiste à tirer des leçons de leurs expériences et à en faire part aux autres, afin que le scénario ne se reproduise plus. Ces personnes ne seront peut-être pas acceptées par la communauté si elles ne sont pas prêtes à assumer cette responsabilité. Nous sommes ici pour les aider, et c'est notre devoir. Quant à ces personnes, elles doivent faire preuve de responsabilité, car l'on ne peut pas retourner dans la communauté seulement pour en tirer parti, il faut également donner. Il faut établir un équilibre, et c'est ce que signifie le mot responsabilité. Il ne suffit pas de bénéficier des avantages, car toute relation fondée sur le gain personnel est une relation à sens unique. Ces personnes peuvent jouer un rôle dans la communauté en donnant des conseils aux plus jeunes. Bref, il faut que chacun de nous puisse comprendre son rôle. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Quand j'étais enfant, ma mère m'a appris trois choses : ne pas discréditer l'église; ne pas discréditer sa famille et ne pas discréditer sa communauté. Si je faisais quelque chose qui mettait ma communauté, mon église ou ma famille dans l'embarras, j'étais tenu responsable. Nous sommes tous tenus responsables. Beaucoup de jeunes qui sont en situation de conflit ne saisissent pas l'essence du message. Nous devons leur inculquer le sens de la responsabilité, parce qu'ils font partie de la communauté. » (Participant de la communauté noire)

De nombreux participants prétendent que la communauté elle-même rend parfois les choses difficiles pour certaines personnes et que la jalousie est un facteur important, particulièrement à l'égard de celles qui font des études et retournent dans la communauté pour mettre leurs connaissances et leurs compétences au service des autres. C'est un obstacle que le communautés doivent surmonter si elles veulent tirer parti de toutes les ressources humaines disponibles pour réaliser des progrès en tant qu'entité homogène. D'ailleurs, deux participants ont dit :

[Trad.] « Il faut comprendre que nous devons cesser de nous comporter comme des crabes dans un filet; d'ailleurs, Malcolm-X disait : “si le crabe commence à monter vers le haut, on l'attrape par la patte et on le ramène vers le bas.” Nous devons abandonner la mentalité des crabes et célébrer, tendre la main aux autres et comprendre que nous sommes plus forts lorsque nous sommes unis. Peu importe l'âge lorsqu'on obtient sa liberté et qu'on fait face au monde; il est toujours plus sécuritaire d'être unis et d'avancer main dans la main. » (Participant de la communauté noire)

[Trad.] « Il n'y pas si longtemps, la communauté estimait avoir perdu un de ses membres lorsque celui-ci s'absentait pour faire des études supérieures. Ceux qui quittaient pour poursuivre leurs études à l'université ou au collège étaient bannis par la communauté, qui considérait qu'ils étaient partis pour vivre avec les Blancs. Ils n'étaient plus considérés comme membres de la communauté et, s'ils trouvaient un emploi bien rémunéré, ils s'attiraient beaucoup de jalousie. Or, les choses ont commencé à changer au cours des dernières années, et de plus en plus de jeunes qui finissent leurs études supérieures retournent dans la communauté pour mettre leurs compétences au service des autres. Mais, ce n'est pas le cas partout, et nous continuons de perdre des occasions de tirer profit de l'éducation et des compétences de telles personnes. » (Participant de la communauté autochtone)

La Voie à Suivre

À la dernière ronde de discussion, on a demandé aux participants quelles étaient leurs attentes à la suite du rassemblement de deux jours. Les réponses données portaient sur différents sujets, mais certains thèmes revenaient fréquemment : la nécessité de ne plus s'attarder sur le passé et d'abandonner les perceptions ayant mené à l'isolement des communautés autochtone et noire, le besoin de comprendre le système et de s'en servir au profit des communautés, le besoin de poursuivre les discussions entamées dans le cadre de ce rassemblement et la nécessité pour les communautés autochtone et noire de trouver des moyens de collaborer davantage. Les participants ont également reconnu que l'unité fait la force, que les deux communautés devraient travailler plus étroitement dans l'avenir, initiative qu'elles devraient elles-mêmes prendre.

L'un des principaux points ayant fait l'objet de discussions était la nécessité de passer à l'action. De nombreux participants croyaient fermement que les représentants des communautés autochtone et noire devraient se réunir et élaborer un plan d'action conjoint pour orienter les discussions et activités futures. Certains considéraient que le rassemblement était la première étape d'un processus visant à attirer d'autres communautés et à acquérir ainsi davantage de pouvoir et de force. D'autres ne s'opposaient pas à l'élargissement du cercle, mais estimaient que davantage de temps était nécessaire que ce qui était prévu dans le cadre du rassemblement pour conclure adéquatement les discussions des deux derniers jours.

[Trad.] « Je me souviens d'un vieux film d'Hollywood. Le chef prend une flèche et la brise en deux; il prend ensuite plusieurs flèches et n'arrive pas à les briser. C'est pour montrer qu'on est invincible lorsqu'on travaille ensemble. C'est ce que nous devrions faire dans nos deux communautés. » (Participant de la communauté autochtone)

Mot De La Fin

Le rassemblement de deux jours a commencé avec deux communautés distinctes se réunissant pour prier et chanter, et s'est terminé avec des rires, une promesse de collaboration, une prière et un chant. Les personnes appartenant à la communauté autochtone ont eu l'occasion de passer du temps dans le centre culturel de la communauté noire et de faire de nouvelles connaissances, et celles appartenant à la communauté noire ont été invitées à visiter le Mi'kmaq Native Friendship Centre. Tout le monde était d'avis qu'il s'agissait d'un rassemblement historique, et on a prié pour que le dialogue et le travail continuent au fil des ans.

[Trad.] « J'aimerais remercier tous les participants de leur présence. Je crois que c'était une bonne idée de tenir la toute première réunion entre la communauté noire et la communauté autochtone au centre culturel de la communauté noire en Nouvelle-Écosse. Je crois qu'il était tout à fait naturel que la réunion soit tenue ici. D'importantes personnalités ont honoré cette salle de leur présence mais, après quinze ans de présidence, je peux vous dire que personne de plus important n'a honoré cette salle que les personnes qui y étaient présentes au cours de deux derniers jours. Cela a été pour moi un honneur et un privilège d'accueillir ce rassemblement. » (Participant de la communauté noire)

PARTIE DEUX: L'atténuation de la peine : les principes de détermination de la peine pour les Autochtones appliqués dans un contexte non autochtone

(Préparé par: Michelle M. Mann B.A., LL.B. - 31 mars, 2005)

Introduction

Depuis l'adoption de l'article 718 du Code criminelNote de bas de page 1, entré en vigueur en 1996, les tribunaux dans l'ensemble du Canada ont eu pour mandat d'examiner les circonstances tant aggravantes qu'atténuantes au moment de déterminer la peine d'un délinquant. Conformément à l'alinéa 718.2(e), les tribunaux doivent aussi examiner « toutes les sanctions substitutives applicables qui sont justifiées dans les circonstances » « plus particulièrement en ce qui concerne les délinquants autochtones ». Cet alinéa précis a contribué à l'élaboration d'une jurisprudence, tout d'abord avec l'arrêt R. c. GladueNote de bas de page 2 dans lequel les tribunaux ont cherché à énoncer des principes de détermination de la peine appropriés qui visent les délinquants autochtones dans différentes circonstances.

Lorsque le Parlement a adopté l'alinéa 718.2(e), il a reconnu que la surreprésentation des délinquants autochtones dans les prisons était systémique et liée à la race et que le système de justice officiel contribuait à aggraver le problème. L'alinéa 718.2(e) a facilité l'application d'une justice réparatrice ou d'une justice communautaire au lieu de peines d'emprisonnement et il a permis aux tribunaux d'adopter une approche plus adaptée à la culture et au contexte au moment de déterminer la peine des délinquants autochtones.

Les tribunaux ont récemment été appelés à faire une extrapolation à partir de cet alinéa et de sa justification sous-jacente et à imposer des sursis de sentence aux délinquants non autochtones qui sont aussi considérés comme étant défavorisés pour cause de racisme systémique et de préjugé sexiste. En 2003, les tribunaux supérieurs de l'Ontario ont prononcé des sursis de sentence pour trois femmes de race noire, condamnées pour contrebande de cocaïne, en raison du fait qu'elles avaient été amenées à servir de passeuses à cause du racisme systémique, de la discrimination fondée sur le sexe et de la pauvreté qui en résulteNote de bas de page 3. En 2004, la Cour d'appel a durci les peines, ayant conclu que les crimes commis méritaient une peine d'emprisonnement et que la détermination de la peine n'était pas le moyen par lequel on pouvait régler les injustices socialesNote de bas de page 4. L'autorisation de pourvoi devant la Cour suprême du Canada a maintenant été réclamée par l'une de ces défenderesses.

Dans le présent article, il s'agit de savoir 1) si les principes de détermination de la peine pour les Autochtones, conformément à l'alinéa 718.2(e), s'appliquent à d'autres groupes défavorisés et 2) si les facteurs reliés entre eux que sont la race, le sexe et la pauvreté sont pertinents en tant que circonstances atténuantes dans le processus de détermination de la peine en dehors du contexte autochtone.

Résumé

L'alinéa 718.2(e) du Code criminel impose aux juges qui déterminent la peine d'examiner « toutes les sanctions substitutives applicables qui sont justifiées dans les circonstances » « plus particulièrement en ce qui concerne les délinquants autochtones ». Cette disposition tient compte de la reconnaissance par le Parlement du fait que la surreprésentation des délinquants autochtones dans les prisons découle d'une foule de facteurs, notamment le racisme systémique et un milieu défavorable, et que le système de justice ne correspond pas aux conceptions autochtones traditionnelles de la justice.

Dans les arrêts de principe R. c. Gladue et R. c. WellsNote de bas de page 5 de la Cour suprême du Canada, il a été conclu que l'alinéa 718.2(e) obligeait le juge qui détermine la peine à examiner toutes les sanctions substitutives pour tous les délinquants et à adopter, dans la mesure du possible, une approche corrective et réparatrice au moment de déterminer la peine pour les délinquants autochtones. Lorsqu'il prononce la peine pour les délinquants autochtones, le juge doit examiner les facteurs systémiques et historiques généraux uniques qui peuvent avoir contribué à la perpétration de l'infraction et suivre des procédures de détermination de la peine et des sanctions qui, dans les circonstances, peuvent être appropriées à l'égard du délinquant compte tenu des caractéristiques culturelles. Les tribunaux peuvent aussi prendre connaissance d'office des facteurs systémiques et historiques généraux au sens large qui touchent les peuples autochtones et de la priorité qui est donnée dans les cultures autochtones à l'approche réparatrice en matière de détermination de la peine.

Dans le cas de la trilogie ontarienne constituée par les arrêts Hamilton, Mason et Spencer, les tribunaux ontariens, tant en première instance qu'en appel, ont envisagé d'appliquer l'alinéa 718.2(e) à des délinquants non autochtones, savoir trois mères célibataires pauvres, de race noire, qui avaient été condamnées pour importation de cocaïne. Les juges qui ont déterminé la peine ont conclu que la race, le sexe et la pauvreté de ces trois passeuses de drogue constituaient des circonstances atténuantes, tant au regard de l'alinéa 718.2(e) qu'autrement, et ils ont donc prononcé des sursis de sentence.

La Cour d'appel a rapidement renversé cette tendance en concluant que, bien que le racisme systémique et le sexisme puissent être considérés comme des circonstances atténuantes, des crimes aussi graves méritaient des peines d'emprisonnement. L'alinéa 718.2(e) est applicable à des personnes non autochtones du fait que la peine d'emprisonnement n'est appropriée que lorsqu'il n'y a pas d'autre sanction raisonnable. Toutefois, le principe de la retenue dans le recours à l'emprisonnement revêt une plus grande importance pour ce qui est des délinquants autochtones, du fait qu'ils ont subi des torts par le passé dans le système de justice pénale et à cause de la conception traditionnelle de l'objet de la punition dans la culture autochtone. De même, dans l'arrêt R. c. BordeNote de bas de page 6, le tribunal a expliqué que, de par sa formulation même, l'alinéa 718.2(e) vise de façon précise les délinquants autochtones et qu'il est ancré dans les conceptions autochtones traditionnelles de la justice réparatrice.

C'est un élément clé pour comprendre l'alinéa 718.2(e). La combinaison d'une foule de facteurs, notamment les valeurs de la détermination de la peine pour les Autochtones que sont la réparation, l'expiation, la responsabilité personnelle et la participation de la communauté et de la victime, ainsi que l'intention du Parlement, a conduit les tribunaux d'appel à conclure que, d'après la preuve présentée, les principes de détermination de la peine pour les Autochtones ne s'appliquent pas aux groupes non autochtones.

Toutefois, si un membre d'un autre groupe défavorisé peut établir que la combinaison des torts subis par le passé et des points de vue culturels a pour effet de rendre l'emprisonnement inefficace pour atteindre les buts de la détermination de la peine, il est toujours possible que le tribunal tienne compte de ces facteurs.

Cependant, les juges qui déterminent la peine sont d'accord pour tenir compte d'une combinaison de circonstances qui sous-tendent la perpétration d'une infraction et à atténuer la peine. Les tribunaux sont tenus d'examiner tous les facteurs qui influent sur la gravité de l'infraction et sur la culpabilité personnelle du délinquant, notamment le racisme systémique et le sexisme. Le racisme systémique et d'autres facteurs contextuels peuvent conduire à atténuer la peine, bien que le degré d'atténuation dépende largement de la gravité du crime commis. Dans le cas d'infractions plus graves, les tribunaux insisteront moins sur les circonstances atténuantes qui découlent de la discrimination et des préjugés systémiques, estimant l'emprisonnement plus propice aux objectifs de dénonciation et de dissuasion.

En dernier lieu, la détermination de la peine demeure une question d'équilibre, le caractère proportionnel de la peine par rapport à l'infraction restant la principale considération. Les circonstances atténuantes ne constituent qu'un des éléments pris en compte dans la détermination des peines prévues au Code criminel.

I. Dispositions sur la détermination de la peine

L'objectif et les principes généraux de la détermination de la peine établis dans le Code criminelsont les suivants :

718. Le prononcé des peines a pour objectif essentiel de contribuer, parallèlement à d'autres initiatives de prévention du crime, au respect de la loi et au maintien d'une société juste, paisible et sûre par l'infliction de sanctions justes visant un ou plusieurs des objectifs suivants :

(a) dénoncer le comportement illégal;
(b) dissuader les délinquants, et quiconque, de commettre des infractions;
(c) isoler, au besoin, les délinquants du reste de la société;
(d) favoriser la réinsertion sociale des délinquants;
(e) assurer la réparation des torts causés aux victimes ou à la collectivité;
(f) susciter la conscience de leurs responsabilités chez les délinquants, notamment par la reconnaissance du tort qu'ils ont causé aux victimes et à la collectivité.

718.1 La peine est proportionnelle à la gravité de l'infraction et au degré de responsabilité du délinquant.

718.2 Le tribunal détermine la peine à infliger compte tenu également des principes suivants :

(a) la peine devrait être adaptée aux circonstances aggravantes ou atténuantes liées à la perpétration de l'infraction ou à la situation du délinquant; sont notamment considérées comme des circonstances aggravantes des éléments de preuve établissant : …

(b) l'harmonisation des peines, c'est-à-dire l'infliction de peines semblables à celles infligées à des délinquants pour des infractions semblables commises dans des circonstances semblables;

(c) l'obligation d'éviter l'excès de nature ou de durée dans l'infliction de peines consécutives;

(d) l'obligation, avant d'envisager la privation de liberté, d'examiner la possibilité de sanctions moins contraignantes lorsque les circonstances le justifient;

(e) l'examen de toutes les sanctions substitutives applicables qui sont justifiées dans les circonstances, plus particulièrement en ce qui concerne les délinquants autochtones.

Les exigences fixées pour l'octroi d'un sursis sont les suivantes :

742.1 Lorsqu'une personne est déclarée coupable d'une infraction — autre qu'une infraction pour laquelle une peine minimale d'emprisonnement est prévue — et condamnée à un emprisonnement de moins de deux ans, le tribunal peut, s'il est convaincu que le fait de purger la peine dans la collectivité ne met pas en danger la sécurité de celle-ci et est conforme à l'objectif et aux principes énoncés aux articles 718 à 718.2, ordonner au délinquant de purger sa peine dans la collectivité afin que sa conduite puisse être surveillée, sous réserve de l'observation des conditions qui lui sont imposées en application de l'article 742.3.

II. Le contexte autochtone

Lorsque le Parlement a adopté l'alinéa 718.2(e), il a reconnu que la surreprésentation des délinquants autochtones dans les prisons tenait à une foule de facteurs, notamment au racisme systémique, à leur situation défavorisée dans la société canadienne et à un système de justice officiel qui ne correspondait pas à la justice traditionnelle autochtone, ce qui le rendait inefficace. Cette disposition, combinée à la jurisprudence et au financement de programme fédéral ou provincial, a facilité le renouveau de la justice applicable aux Autochtones, y compris des cercles de détermination de la peine et des initiatives communautaires en matière de justice réparatrice. Et, bien que les tribunaux aient fait valoir que la justice réparatrice et communautaire ne s'applique pas dans tous les cas, les juges doivent, aux termes de l'alinéa 718.2(e), adopter une approche plus adaptée à la culture et au contexte au moment de déterminer la peine des délinquants autochtones.

Bien que le droit dans ce domaine soit un ensemble disparate et présente des résultats quelque peu incohérents dans l'ensemble du pays, l'alinéa 718.2(e) a été interprété par la Cour suprême du Canada dans deux arrêts de principe, savoir R. c. Gladue et R. c. Wells.

A. R. c. Gladue

L'affaire Gladue (1999) a fourni à la Cour suprême du Canada la première occasion d'interpréter les principes qui régissent l'application de l'alinéa 718.2(e). Gladue, une Autochtone, avait tué son conjoint de fait (homicide involontaire coupable) et elle avait été condamnée à trois ans d'emprisonnement à l'issue du procès, peine ayant été confirmée en cour d'appel. Le juge a conclu qu'une condamnation avec sursis ou un sursis de sentence n'étaient pas indiqués en l'espèce, tout en estimant que du statut d'autochtone de l'accusée et de la victime ne découlait aucune circonstance particulière qu'il devait prendre en considération. Les deux vivaient en milieu urbain, hors-réserve, et non « dans la communauté autochtone en tant que telle ».

La Cour suprême, tout en rejetant l'appel de la sentence, a conclu que le juge du procès et la Cour d'appel avaient erré dans leur compréhension des éléments que doit prendre en considération le juge qui détermine la peine d'un délinquant autochtone. La Cour a fait valoir la nature obligatoire de l'alinéa 718.2(e), comme en atteste sa formulation impérative; de ce fait, les juges qui imposent la peine sont tenus d'examiner toutes les sanctions substitutives applicables. Dotée d'un caractèreréparateur, la disposition a pour objet de remédier au grave problème de la surreprésentation des Autochtones dans les prisons et d'encourager le juge à aborder la détermination de la peine selon une approche réparatrice :

Logiquement, la mention spéciale de la situation des délinquants autochtones, juxtaposée à la directive générale de tenir compte des « circonstances » dans le cas de tous les délinquants, signifie que les juges devraient porter une attention particulière aux circonstances dans lesquelles se trouvent les délinquants autochtones parce que ces circonstances sont particulières , et différentes de celles dans lesquelles se trouvent les non‑Autochtones. Le fait notamment que la mention des délinquants autochtones soit contenue à l'al. 718.2(e), disposition incitant à la retenue dans le recours à l'emprisonnement, donne à penser qu'il y a, dans le cas des autochtones, quelque chose de différent qui pourrait précisément faire de l'emprisonnement une sanction moins appropriée ou moins utile. (par. 37)

Bien entendu, l'alinéa 718.2(e) n'existe pas isolément et il doit être interprété dans le contexte de toutes les dispositions sur la détermination de la peine. Toutefois, il faudrait surtout noter l'insistance nouvelle sur la réduction du recours à l'incarcération, les objectifs correctifs que sont la réparation des torts subis par les victimes et par la collectivité, l'éveil de la conscience des responsabilités, la reconnaissance du tort causé et les efforts de réinsertion sociale ou de guérison du délinquant. Le concept de justice réparatrice comporte une forme de restitution et de réinsertion dans la collectivité.

Selon la Cour, l'alinéa 718.2(e) est la preuve que le Parlement avait l'intention d'élargir les paramètres de l'analyse de la peine pour tous les délinquants tout en imposant un rôle réparateur particulier pour les Autochtones. Et, bien que la détermination de la peine soit une question très individuelle, il a modifié les processus de détermination de la peine pour les délinquants autochtones :

En déterminant la peine à infliger à un délinquant autochtone, le juge doit examiner: a) les facteurs systémiques ou historiques distinctifs qui peuvent être une des raisons pour lesquelles le délinquant autochtone se retrouve devant les tribunaux; b) les types de procédures de détermination de la peine et de sanctions qui, dans les circonstances, peuvent être appropriées à l'égard du délinquant en raison de son héritage ou attaches autochtones. (par. 66)

Il faut donc que les renseignements concernant l'accusé et sa collectivité soient fournis au juge par leur avocat, bien que le tribunal puisse prendre connaissance d'office des facteurs systémiques et historiques généraux touchant les Autochtones, et de la priorité donnée dans les cultures autochtones à une approche réparatrice de la détermination de la peine.

Parmi les facteurs systémiques et historiques à prendre en considération dans la criminalité des délinquants autochtones, citons, entre autres, les faibles revenus, le fort taux de chômage, le manque de débouchés et d'options, une instruction insuffisante ou inadéquate, l'abus de drogue et d'alcool, l'isolement et la fragmentation des communautés. Bien que les facteurs systémiques et historiques soient pertinents du point de vue de l'incidence du crime, du récidivisme et de la détermination de la peine des délinquants non autochtones, « [i]l faut reconnaître que la situation des délinquants autochtones diffère de celle de la majorité puisque de nombreux autochtones sont victimes de discrimination directe ou systémique, beaucoup souffrent des séquelles de la relocalisation, et beaucoup sont dans une situation économique et sociale défavorables ». (par. 68). 

Qui plus est, les délinquants autochtones, en raison de ces facteurs systémiques et historiques particuliers, sont plus fortement touchés par l'incarcération et ont moins de chances de réinsertion sociale parce que l'emprisonnement est souvent culturellement inadapté et facilite une discrimination supplémentaire à leur égard dans le système de justice :

Dans bien des cas, les principes correctifs de détermination de la peine deviendront les plus pertinents pour la raison précise qu'il n'y a aucun autre moyen d'assurer la prévention du crime et la guérison individuelle et sociale. (par. 69).

La Cour a fait valoir que la plupart des notions traditionnelles de sanction chez les Autochtones accordent une importance primordiale aux idéaux de justice réparatrice, savoir une tradition centrale dans l'interprétation de l'alinéa 718.2(e). Les principes de la justice réparatrice et la conception que les Autochtones ont de la détermination de la peine reposent sur le principe sous-jacent de l'importance des sanctions rattachées à la communauté.

En règle générale, plus grave et violent sera le crime, plus grande sera la probabilité que la période d'emprisonnement soit la même pour des infractions et des délinquants semblables, que le délinquant soit autochtone ou non autochtone. En même temps, il ne faut pas présumer que le délinquant reçoit une peine plus légère pour la simple raison que l'incarcération n'est pas imposée.

En dernier lieu, la Cour suprême a conclu que l'application de l'alinéa 718.2(e) n'était pas limitée aux délinquants autochtones vivant en milieu rural ou dans une réserve. Le juge de première instance a aussi erré en droit en n'examinant pas les facteurs systémiques ou historiques qui ont pu influer sur l'accusée, ou la conception distincte de la sanction pénale que pouvaient avoir l'accusée et la communauté autochtone. Toutefois, vu la gravité du crime, la peine de trois ans d'emprisonnement n'était pas déraisonnable.

B. R. c. Wells

Dans cette affaire survenue en 2000, l'accusé autochtone a été déclaré coupable d'agression sexuelle sur une femme autochtone pendant qu'elle était soit endormie, soit inconsciente sous l'effet de l'alcool. À l'audience de détermination de la peine, le juge a qualifié les actes de l'accusé d'agression sexuelle « majeure » ou « presque majeure ». À son avis, la dissuasion et la dénonciation étaient les principaux facteurs de détermination de la peine à prendre en compte pour ce genre d'infraction. Il a pris en considération plusieurs circonstances atténuantes et aggravantes et un rapport présentenciel qui recommandait un emprisonnement avec sursis. Il a déclaré qu'il était « obligé d'avoir à l'esprit » l'alinéa 718.2(e) et, en tenant compte de tous ces facteurs, il a conclu qu'une peine d'emprisonnement avec sursis dans la collectivité ne servirait pas de façon adéquate les éléments de dissuasion et de dénonciation. Il a condamné Wells à 20 mois d'incarcération, peine qui a été confirmée par la Cour d'appel.

La Cour suprême du Canada a conclu qu'en appliquant les dispositions relatives à l'emprisonnement avec sursis prévues à l'article 742.1, le juge doit déterminer si l'octroi du sursis à l'emprisonnement est conforme aux articles 718 à 718.2. L'imposition d'un emprisonnement avec sursis dépend, en fin de compte, de l'appréciation par le juge qui détermine la peine des circonstances particulières de l'affaire, notamment les facteurs aggravants, la nature de l'infraction, la situation de la collectivité et la possibilité de fixer des conditions permettant de refléter adéquatement la condamnation de la société.

Bien que l'objectif de la justice réparatrice s'applique à tous les délinquants, l'alinéa 718.2(e) montre que l'on comprend que, pour la plupart des peuples autochtones, cette forme de justice constitue l'objectif primordial et qu'elle vise un objectif correctif particulier en ce qui concerne l'incarcération. Cependant, quoique l'alinéa 718.2(e) demande l'application d'une méthodologie différente pour la détermination de la peine appropriée dans le cas des délinquants autochtones, il ne commande pas nécessairement un résultat différent :

L'alinéa 718.2(e) ne modifie pas l'obligation fondamentale du juge, qui est d'infliger une peine appropriée pour l'infraction et le délinquant. En outre, comme il a été mentionné plus tôt, notre Cour a souligné dans Gladue que l'application de l'al. 718.2(e) ne signifie pas que la peine infligée à un délinquant autochtone doit toujours être déterminée d'une manière qui accorde plus de poids aux principes de justice corrective qu'aux objectifs tels que la dissuasion, la dénonciation et l'isolement (au par. 78). Par conséquent, il arrivera généralement, en pratique , que les infractions particulièrement graves et violentes entraîneront l'emprisonnement aussi souvent pour les délinquants autochtones que pour les délinquants non‑autochtones. (par. 44)

Dans la présente affaire, la Cour a conclu que le juge qui a déterminé la peine a rendu une décision raisonnable quant à la possibilité d'imposer l'emprisonnement avec sursis et qu'il n'avait pas commis d'erreur. Elle a donc confirmé la peine d'incarcération.

III. La trilogie ontarienne

Le droit qui entoure la détermination de la peine pour les délinquants autochtones, conformément à l'alinéa 718.2(e), est au moins partiellement inspiré par une série d'affaires de première instance qui ont eu lieu en Ontario et dans lesquelles la race, le sexe et la pauvreté de trois passeuses de drogue ont été pris en considération comme facteurs d'atténuation de la peine. La Cour d'appel a rapidement renversé cette tendance en concluant que la détermination de la peine n'était pas le moyen par lequel on pouvait corriger les injustices de la société. L'autorisation d'interjeter appel devant la Cour suprême a par la suite été demandée dans l'affaire Spencer.Le cas est en suspens.

Dans ces trois affaires, les faits étaient similaires : trois femmes de race noire condamnées pour contrebande de cocaïne de la Jamaïque avaient reçu des sursis de sentence en première instance au motif que le racisme systémique, le sexisme et la pauvreté les avaient poussées à agir ainsi. La Cour d'appel a rejeté l'argument portant sur les facteurs systémiques et historiques et a conclu que la gravité des crimes justifiait l'emprisonnement.

A. Première instance

R. c. Hamilton et R. c. Mason

Ces deux affaires ont été entendues ensemble en première instance par la Cour supérieure de justice de l'Ontario, qui a déterminé les peines. Les deux contrevenantes dont c'était la première infraction étaient des femmes de race noire, mères seules de trois enfants, qui ne recevaient aucune aide des pères et bénéficiaient de l'aide sociale; elles avaient plaidé coupables à des accusations d'importation de cocaïne. Mason était une immigrante reçue de la Jamaïque qui pouvait éventuellement faire l'objet d'une expulsion, tandis que Hamilton était citoyenne canadienne.

Lorsque le juge a déterminé la peine appropriée pour ces deux femmes, il a fait plusieurs observations et conclusions de fait, en se fondant sur sa propre expérience et les recherches qu'il avait menées. Parmi les observations du juge, il est signalé qu'à la Cour de Brampton (qui est la plus proche de l'Aéroport international Pearson) :

  1. les personnes de race noire, hommes et femmes, sont accusées d'importation de cocaïne en nombres disproportionnés par rapport au pourcentage qu'ils représentent dans la population en général;

  2. les femmes noires, plus souvent d'ailleurs des mères seules, sont accusées et condamnées à des peines d'emprisonnement pour importation de cocaïne en nombres disproportionnés par rapport au pourcentage qu'elles représentent dans la population en général.

De ce fait, le juge de première instance a conclu en ces termes :

[Trad.] « Et ainsi, les femmes que j'ai pu voir au cours des années que j'ai passées ici sont souvent des célibataires de race noire, des mères seules qui assument un lourd fardeau, qui ont très peu de compétences pour l'emploi et de peu de possibilités d'occuper un jour un emploi stable ou comprenant un salaire bien supérieur au niveau de subsistance, qui ont de jeunes enfants à charge….

Ainsi, il y a quelque chose de particulier quand il s'agit de femmes accusées d'importation de cocaïne, et je cherche à comprendre ce que c'est : je cherche à comprendre, quand je vois des femmes noires qui comparaissent devant moi, du matin au soir, attribution après attribution, ce que cela signifie en termes de crime d'importation de cocaïne et ce que cela devrait dire pour moi, le cas échéant, en tant que juge qui prononce la peine et qui est tenu d'appliquer des principes d'égalité et des principes constitutionnels dans l'exercice d'un pouvoir discrétionnaire, savoir la détermination de la peine. (par. 102).

Il a déclaré que la compréhension et l'expérience de la société par le juge sont essentielles pour rendre des décisions appropriées dans le contexte et que les magistrats ont le droit de prendre connaissance d'office des antécédents de discrimination des groupes défavorisés protégés par les dispositions sur l'égalité de la Charte.

Le juge a ensuite examiné l'applicabilité des modifications de 1996, y compris l'alinéa 718.2(e) et le régime global des dispositions sur la détermination de la peine du Code criminel, qui imposent aux tribunaux de première instance d'étendre à tous les délinquants les conditions de la détermination de la peine afin d'y inclure des objectifs de réparation. Il a poursuivi en demandant si d'autres groupes définissables comme les femmes et les minorités visibles, qui ne sont pas mentionnés précisément à l'alinéa 718.2(e) de la même manière que des délinquants autochtones, pouvaient dans certains cas voir leur situation unique prise en considération dans la détermination de la peine.

Il a conclu que :

[Trad.] « Il s'agit de savoir si l'alinéa 718.2(e) permet ou impose pour d'autres groupes une approche similaire à celle qui a été exposée dans les affaires Gladue et Wells en ce qui concerne les délinquants autochtones, les objectifs et les principes de détermination de la peine et l'exercice d'un pouvoir discrétionnaire dans le prononcé de la peine conformément aux valeurs de la Charte,ce quiexige de tenir compte de facteurs systémiques dans ce cas dans la mesure où ils sont liés à la perpétration des infractions pour lesquelles l'accusé a été condamné. C'est là l'essence même de la peine équitable et individualisée. (par. 186)

Citant l'affaire Wells et la plaidoirie qu'elle contient sur les facteurs systémiques ou historiques ayant une incidence sur les délinquants autochtones, le juge a déclaré :

[Trad.] « Cela dit, et sans minimiser l'importance de la situation des Canadiens autochtones, nombre des observations relatives au racisme systémique et à ses effets sont également applicables aux Afro-Canadiens. À la page 414, [de l'arrêt Wells] la Cour a déclaré que si des facteurs historiques et systémiques particuliers « ont pu contribuer à ce que ce délinquant soit traduit devant les tribunaux », alors « il incombe au juge qui prononce la sentence d'en tenir compte pour déterminer si l'incarcération aurait réellement un effet de dissuasion » d'une manière qui aurait un sens dans la communauté à laquelle le délinquant appartient. (par. 187)

Le tribunal a conclu que l'exigence de prendre connaissance d'office des facteurs systémiques et historiques au moment de prononcer une peine à l'encontre d'un délinquant autochtone s'appliquait tout autant aux femmes qu'aux minorités visibles ayant commis des infractions, que ce soit conformément à l'alinéa 718.2(e) ou autrement :

[Trad.] « Certaines des choses [examinées dans l'arrêt Gladue] pourraient aussi être dites à propos de la surreprésentation des Afro-Canadiens dans nos prisons et nos pénitenciers. Je pense que, dans certains cas, le juge qui prononce la peine pourrait s'appuyer sur l'approche décrite par le tribunal dans les arrêts Gladueet Wells, bien que cette approche renvoie précisément aux délinquants autochtones à l'art. 718.2[e)]… Toutefois, les principes qui sont généralement applicables à tous les délinquants, y compris les Afro-Canadiens, sont suffisamment larges et souples pour permettre au tribunal qui détermine la peine de tenir compte, dans les cas appropriés, des facteurs systémiques et historiques qui peuvent avoir joué un rôle dans la perpétration de l'infraction et des valeurs de la collectivité dont est issu le délinquant. (par. 189)

Vu le caractère profondément individuel du processus de détermination de la peine, les circonstances systémiques et historiques qui jouent un rôle dans l'infraction devraient être prises en compte pour que justice soit rendue dans tous les cas.

Le tribunal a ensuite pris connaissance d'office de la féminisation de la pauvreté en tant que phénomène social bien établi, faisant valoir ce qui suit :

[Trad.] « Des délinquantes comme celles qui comparaissent devant le tribunal sont soumises tant à l'inégalité économique systémique des femmes qui sont seules pour prendre soin de leurs jeunes enfants qu'aux désavantages cumulatifs du racisme systémique qui les maintient dans la pauvreté. Ces personnes, qui n'ont pratiquement jamais de casier judiciaire, sont enrôlées par les trafiquants de drogue qui les ciblent pour leur vulnérabilité. Pauvres, puis exploitées dans leur pauvreté, ces femmes, lorsqu'elles ont été appréhendées et condamnées, se sont vu infliger de lourdes peines qui perpétuent leur situation défavorisée tout en faisant de leurs jeunes enfants des orphelins pendant un certain temps. (par. 198)

Le juge a conclu que la société ne peut pas échapper à sa responsabilité quand au fait que le délinquant se retrouve devant les tribunaux. Ainsi, malgré le caractère grave de l'infraction d'importation de cocaïne, le juge était prêt à réduire les peines imposées à Hamilton et à Mason du fait de facteurs systémiques et historiques. La Cour a conclu que :

[Trad.] « Les facteurs systémiques et historiques qui entourent la participation des délinquantes à ces crimes conduisent à envisager sérieusement une peine d'emprisonnement à purger de façon conditionnelle. Dans tous les cas, la sanction d'une condamnation avec sursis ne viole pas les principes des articles 718 à 718.2 du Code criminel. (par. 234)

Compte tenu d'une multitude de facteurs, notamment le délai, la quantité de drogue importée, l'intérêt supérieur des enfants, le risque d'expulsion et le nombre de jours passés en détention, le tribunal a infligé des peines de 20 et 24 mois à purger de façon conditionnelle.

R. c. Spencer

Dans cette affaire, les faits sont similaires à ceux de Hamilton; le juge qui avait instruit cette affaire avait attendu ce jugement. Spencer est une mère seule de trois jeunes enfants, immigrante reçue de race noire, qui recevait de l'aide sociale au moment où elle a été arrêtée pour importation de cocaïne en provenance de la Jamaïque. Il faut signaler qu'il y avait certaines différences dans l'affaire Spencer,notamment le fait que l'accusée n'a pas plaidé coupable, qu'elle a importé une plus grande quantité de cocaïne et qu'elle avait un casier judiciaire ultérieur à son arrestation pour importation de drogue.

L'avocat de la défense a demandé au juge d'adopter le raisonnement de l'affaire Hamilton et d'imposer une peine avec sursis, en posant la question suivante :

[Trad.] « La prévention du crime, dont parle abondamment le juge Hill dans son jugement, et d'autres objectifs peuvent-ils être mieux réalisés par le biais du rétablissement? Existe-t-il de meilleurs buts et moyens pour permettre au système de justice pénale de traiter ces crimes graves? (par. 16)

Le tribunal, citant abondamment l'affaire Hamilton, a signalé la difficulté de faire un lien entre la race, le crime et la peine d'emprisonnement, tout en déclarant que l'adoption d'une norme de preuve trop rigoureuse conduit non seulement au risque de ne pas tenir compte du racisme, mais aussi d'en perpétuer les effets. Le juge a conclu que, tout comme dans l'affaire Hamilton, il y avait un lien clair entre les facteurs systémiques et historiques qui touchaient Spencer et qui avaient joué un rôle dans la perpétration de l'infraction :

[Trad.] « Ce sont les facteurs systémiques et historiques liés au sexe et à la race de Mme Spencer, à sa pauvreté et au fait qu'elle soit seule pour pourvoir aux besoins de deux jeunes enfants [maintenant trois] qui constituent le lien probant avec cette infraction. (par. 60)

Pour ces motifs, je suis convaincu que les circonstances systémiques et historiques entourant la vie de Mme Spencer, liées en l'espèce à l'infraction d'avoir transporté de la cocaïne, constituent une circonstance atténuante dans le cadre de la détermination d'une peine adaptée et appropriée. (par. 61)

En conséquence, Mme Spencer a été condamnée à une peine d'emprisonnement avec sursis de deux ans moins un jour.

B. Cour d'appel

R. c. Hamilton et R. c. Mason

La Cour d'appel a infirmé par principe la peine prononcée par le juge du procès et elle a conclu que ce dernier avait erré sur un certain nombre de questions et avait fait des conclusions de fait non avérées, notamment quand il avait tenu compte des facteurs systémiques et historiques. Le tribunal a conclu que, bien que la durée des peines n'ait pas été déraisonnable, l'imposition de peines avec sursis était une erreur qui pouvait être infirmée en cour d'appel, du fait que les infractions méritaient des peines d'emprisonnement importantes malgré les circonstances atténuantes de la délinquante.

Les intervenants, l'Association des femmes autochtones du Canada, l'Aboriginal Legal Services of Toronto et l'African Canadian Legal Clinic ont tous appuyé l'approche du juge du procès.

Le processus de détermination de la peine, selon la déclaration du tribunal, vise à refléter les circonstances de l'infraction particulière et les caractéristiques de la délinquante en particulier :

[Trad.] « La détermination de la peine n'est pas fondée sur des caractéristiques de groupe, mais sur les faits de l'infraction spécifique et du délinquant spécifique, comme ils sont révélés par la preuve présentée dans le cadre de l'instance. Par ailleurs, ce n'est pas dans les procédures de détermination de la peine que l'on peut corriger les injustices sociales perçues, ni décider qui est responsable du comportement criminel, soit le délinquant ou la société, ni « réparer » les injustices sociales perçues en prononçant des peines sans rapport avec la gravité du crime. (par. 2)

Il a aussi été conclu que le juge de première instance avait erré en présentant des arguments sur la race et le sexe qui n'avaient pas été soulevés par l'une ou l'autre des parties, et parce qu'il avait mené ses propres recherches, outrepassant ainsi son rôle. Ses conclusions de fait en ce qui concerne la surreprésentation des femmes noires dans le système pénal ont été contestées :

[Trad.] « En janvier 2003, vingt-cinq femmes noires étaient incarcérées sur une population totale de près de 350 000 femmes noires au Canada. Autrement dit, le pourcentage de la population féminine noire au Canada qui se trouve dans des pénitenciers est de 0,007. La validité de toute conclusion tirée de chiffres si petits doit être remise en cause. (par. 78)

Quant à l'applicabilité générale de l'alinéa 718.2(e) à d'autres groupes, comme des Afro‑Canadiens qui ont connu la discrimination à la fois dans la société et dans le système de justice, le tribunal a conclu qu'il était clair qu'il s'appliquait à tous les délinquants du fait que la peine d'emprisonnement n'est appropriée que lorsqu'il n'y a pas d'autre sanction raisonnable. Toutefois, le principe de retenue dans le recours à l'emprisonnement a une importance supplémentaire pour les délinquants autochtones du fait des torts subis par le passé dans le système de justice pénale, comme le montre le nombre tout à fait disproportionné d'Autochtones condamnés à des peines d'emprisonnement. La surreprésentation doit être évaluée dans le contexte de la conception culturelle traditionnelle qu'ont les Autochtones de l'objet de la punition, les deux se combinant pour rendre la peine d'emprisonnement inefficace du point de vue de la réalisation de l'objet ou des objectifs de la détermination de la peine lorsque le délinquant est autochtone :

[Trad.] « Le principe de retenue s'applique tout particulièrement lorsque le délinquant est un Autochtone, non pas pour tenter de réparer d'une certaine manière l'injustice historique faite aux Autochtones, mais parce que l'emprisonnement peut être moins efficace que d'autres mesures pour réaliser les objectifs de la détermination de la peine si le délinquant est autochtone. (par. 98)

Et

[Trad.] « Le Parlement a décidé de définir les Autochtones comme un groupe à l'égard duquel le principe de retenue s'applique tout particulièrement. Si la preuve était faite que les torts subis par le passé, alliés aux perceptions culturelles d'un autre groupe, rendent l'emprisonnement inefficace en ce qui concerne la réalisation des objectifs de la détermination de la peine, on a proposé que le tribunal puisse tenir compte de ces facteurs pour appliquer le principe de retenue à la détermination de la peine de personnes issues de ce groupe : voir R. c. Borde, précité, à la page 236. La masse de documents soumis dans la présente instance ne contenait aucune preuve permettant d'avancer que les femmes noires vivant dans la pauvreté partagent une conception culturelle de la peine qui soit apparentée à celle des Autochtones. (par. 99) (nous soulignons)

Il a été conclu que les peines avec sursis imposées au procès ne faisaient rien pour promouvoir les objectifs de réparation énoncés dans l'article 718 et ne prévoyaient pas non plus de réparation de la part des délinquants ou de sens de la responsabilité pour le tort causé à la collectivité.

De plus, toute perspective de la collectivité noire doit inclure les personnes qui sont les victimes de l'importation de la cocaïne, à la fois directement et indirectement :

[Trad.] « De ce point de vue, je ne présumerais pas que les membres de la collectivité noire percevraient l'imposition de sanctions autres que l'incarcération aux membres de leur collectivité qui importent de la cocaïne comme un pas vers l'égalité raciale dans le système de justice pénale. (par. 148)

Le fait que les femmes noires soient surreprésentées en tant que passeuses de cocaïne en provenance de la Jamaïque, était, selon la Cour d'appel, non pas une preuve de racisme systémique ou de sexisme, mais plutôt l'illustration du processus de sélection des personnes qui les engagent. L'explication évidente, selon le tribunal, était que la Jamaïque est un pays habité principalement par des Noirs et que les personnes qui cherchent des passeurs ont tendance à choisir des personnes ayant un lien avec la Jamaïque. La Cour a conclu ainsi :

[Trad.] « Le fait qu'un délinquant soit membre d'un groupe qui a fait, historiquement, l'objet d'un racisme systémique et de préjugés sexistes ne justifie pas, en soi, une atténuation de la peine. Des peines moins sévères qui ne sont fondées sur rien de plus que l'appartenance à un groupe défavorisé n'appuient ni les principes de détermination de la peine ni les objectifs d'égalité. (par. 133)

De plus, en prononçant des peines avec sursis pour les délinquantes parce qu'elles ont connu le racisme systémique et le sexisme, on n'améliorera pas la situation mais on encouragera plutôt ceux qui recrutent des passeurs à cibler ce groupe, augmentant ainsi sa vulnérabilité.

Toutefois, les juges de première instance ont toujours été d'accord pour tenir compte de l'ensemble des circonstances qui conduisent une personne à commettre une infraction. Le tribunal a pour mandat de tenir compte de tous les facteurs qui ont une incidence sur la gravité de l'infraction et la culpabilité personnelle du délinquant, y compris le racisme systémique et le sexisme. [TRADUCTION] « Si les préjugés raciaux et sexistes subis par la délinquante contribuent à expliquer pourquoi elle a commis ce crime, alors on peut dire que ces facteurs ont joué un rôle dans la perpétration de l'infraction. » (par. 135)

Dans les affaires Hamilton et Mason, le fait que les délinquantes aient été pauvres a clairement joué un rôle dans la perpétration de l'infraction, et ces motifs étaient pertinents dans le processus de détermination de la peine. Il était donc justifié d'atténuer dans une certaine mesure leur culpabilité personnelle, mais il demeure que les délinquantes ont en fin de compte choisi de commettre un crime très grave :

[Trad.] « En vérité, toute une gamme de fléaux dans la société – y compris, dans certains cas, les préjugés racistes et sexistes – forment un ensemble de causes qui mènent certaines personnes à perpétrer des crimes. Si l'on accorde à ces fléaux une place prédominante dans l'évaluation de la culpabilité personnelle, la notion de responsabilité de l'individu par rapport à ses propres actes disparaîtra. (par. 140)

La Cour d'appel a finalement conclu que le caractère proportionnel, savoir que la peine doit correspondre à la gravité de l'infraction, demeure le principe essentiel de la détermination de la peine. L'alinéa 718.2(e) ne peut être invoqué pour amoindrir la gravité de l'infraction; lorsque l'infraction cause ou peut causer un tort grave à l'individu ou à la collectivité, la dénonciation et la dissuasion générale doivent être les objectifs prédominants de la détermination de la peine :

[Trad.] « Lorsque l'infraction est suffisamment grave, l'emprisonnement est la seule réponse raisonnable, sans égard aux antécédents ethniques ou culturels du délinquant. (par. 100)

En ce qui concerne HamiltonetMason, bien que le racisme systémique et le sexisme aient fourni un contexte pour la perpétration des crimes par ces délinquantes, ces éléments ne pouvaient faire oublier la gravité de l'infraction ni justifier l'imposition de peines avec sursis.

R. c. Spencer

L'affaire a été entendue en même temps que l'appel dans l'affaire Hamilton dont il a été question ci-dessus. La Cour d'appel a de nouveau infirmé la décision du juge de première instance et conclu qu'une peine de 40 mois de prison aurait dû être imposée au procès. Du fait que les motifs dans les affaires Hamilton et Spencer sont très semblables, cette dernière décision retiendra moins notre attention.

La Cour a réitéré que le racisme systémique et le sexisme pouvaient aider le juge de première instance à comprendre les circonstances ayant conduit le délinquant à commettre le crime. Toutefois, malgré leur effet potentiellement atténuant, lorsqu'il s'agit d'un crime grave, ces facteurs ne justifient pas l'imposition d'une peine avec sursis.

Il a été jugé que la justification s'appliquait de façon encore plus marquée à Spencer car celle-ci avait importé plus de cocaïne et que plusieurs facteurs personnels atténuants qui étaient présents dans les affaires Hamilton et Mason ne l'étaient pas dans son cas, notamment le plaidoyer de culpabilité. Spencer n'était pas aussi défavorisée que les autres délinquantes sur le plan économique et elle avait des possibilités d'améliorer sa situation lorsqu'elle a commis l'infraction. Les deux grands-mères des enfants lui venaient en aide et les pères versaient une pension alimentaire. Le tribunal a conclu que les circonstances précises de l'affaire Spencer ne permettaient pas de conclure qu'elle était pauvre, que sa race et son sexe avaient joué un rôle dans sa situation financière ou qu'elle avait choisi de commettre ce crime pour répondre aux besoins de sa famille.

Contrairement à Hamilton et à Mason dont les peines avaient été pratiquement purgées entièrement au moment de l'audition de l'appel, ce qui avait conduit le tribunal a conclure qu'une incarcération de quelques mois ne servirait pas l'administration de la justice, Spencer a été condamnée à une peine d'emprisonnement supplémentaire de 20 mois.

En conséquence, Spencer a demandé l'autorisation d'interjeter appel devant la Cour suprême du Canada. L'affaire est en suspens.

IV. Autres affaires

R. c. Borde

En plus de la trilogie ontarienne dont il a été question ci-dessus, il y a, semble-t-il, une autre affaire dans laquelle on a étudié l'applicabilité de l'alinéa 718.2(e) à d'autres accusés défavorisés : R. c. Borde, 2003.

Dans l'affaire Borde, la Cour d'appel de l'Ontario a entendu un appel contre la peine interjeté par un délinquant de 18 ans, ayant de lourds antécédents devant les tribunaux pour adolescents et maintenant condamné comme un adulte pour voies de faits graves, possession d'une arme à feu à autorisation restreinte chargée et utilisation d'une arme à feu lors de la perpétration d'un acte criminel. Le délinquant, qui avait eu une enfance difficile et qui souffrait d'alcoolisme, avait été condamné en première instance à une peine d'emprisonnement de cinq ans et deux mois.

En appel, l'avocat de l'accusé a cherché à présenter de nouveaux éléments de preuve selon lesquels le délinquant avait souffert de racisme systémique, étant un jeune noir de Toronto, plus particulièrement de Regent Park. La preuve soumise incluait un certain nombre de rapports sur le racisme systémique au Canada :

[Trad.] « Ces différents rapports font un historique de la pauvreté et montrent la discrimination dans l'éducation, les médias, l'emploi et le logement et la surreprésentation dans le système de justice pénale et les prisons. On retrouve souvent dans ces rapports l'idée selon laquelle, mis à part ce qu'ont vécu les peuples autochtones, il n'existe au Canada aucune autre collectivité qui a été confrontée à cette combinaison de facteurs et continue de l'être. (par. 17)

L'avocat de la défense a soutenu avec succès que le tribunal pouvait prendre connaissance d'office du racisme systémique à l'encontre de la collectivité afro-canadienne, tout comme l'arrêt Gladue avait demandé aux tribunaux de le faire pour les Autochtones :

[Trad.] « L'argument fondamental de l'appelant est qu'en raison de la similarité entre le sort des Canadiens d'origine autochtone et des Afro-Canadiens, le tribunal devrait adopter un type d'analyse semblable aux fins de la détermination de la peine. De plus, il allègue que les antécédents de l'appelant présentent bon nombre des facteurs que l'on retrouve souvent dans les antécédents des délinquants autochtones, y compris la pauvreté, l'éclatement familial, l'éducation désordonnée des enfants et l'alcoolisme. J'admets qu'il existe certaines similarités et que les facteurs historiques et systémiques auxquels les Afro-Canadiens sont confrontés, s'il est démontré qu'ils ont joué un rôle dans l'infraction, puissent être pris en compte dans l'imposition de la peine. (par. 27)

En réponse à ces observations, la Cour a examiné l'alinéa 718.2(e) et son applicabilité aux délinquants autochtones, y compris le rôle du juge qui prononce la peine en ce qui concerne la lutte contre la surreprésentation, les préjugés et la discrimination. Notant que bon nombre de ces facteurs contribuent à la surreprésentation tant des Afro-Canadiens que des Autochtones dans le système carcéral, le tribunal a conclu que le racisme systémique et les facteurs historiques qui touchaient les jeunes Noirs de Toronto pouvaient, dans une autre affaire, avoir une incidence sur la peine. Dans une affaire plus appropriée, le juge qui prononce la peine pourrait s'appuyer sur l'approche suivie dans les affaires Gladue et Wells.

Toutefois, le tribunal a aussi reconnu que l'alinéa 718.2(e), de par son libellé même, s'appliquait de façon précise aux délinquants autochtones et qu'il était ancré dans les conceptions autochtones de la justice réparatrice. Dans l'arrêt Gladue, leraisonnement tenait au fait que les idéaux canadiens en matière de détermination de la peine que sont la dissuasion, l'isolement et la dénonciation sont souvent très éloignés de la compréhension de la peine qu'ont les délinquants autochtones et leur collectivité. Il s'ensuit que :

[Trad.] « Ce lien, en ce qui concerne la collectivité afro-canadienne, ne se trouve pas dans les nouveaux éléments de preuve. L'importance accordée par la Cour suprême aux conceptions des collectivités autochtones en matière de détermination de la peine découle du renvoi spécifique aux délinquants autochtones à l'al. 718.2(e). À cet égard, les collectivités autochtones sont uniques. Toutefois, les principes généralement applicables à tous les délinquants, y compris les Afro-Canadiens, sont suffisamment larges et souples pour permettre au tribunal qui détermine la peine de tenir compte, dans les cas appropriés, des facteurs systémiques et historiques qui peuvent avoir joué un rôle dans la perpétration de l'infraction et des valeurs de la collectivité dont est issu le délinquant. (par. 32)

En fin de compte, le tribunal a conclu que les nouveaux éléments de preuve n'étaient pas pertinents en l'espèce. Ils auraient dû être présentés au juge de première instance, car on aurait alors pu les vérifier et en évaluer la pertinence. Et surtout, lorsque le tribunal a rejeté la demande visant à présenter de nouvelles preuves, il a estimé que les crimes étaient si graves que des facteurs systémiques et historiques ne pouvaient pas avoir d'incidence sur la peine qui serait infligée. L'« approche Gladue » ne conduirait pas à une peine différente pour des crimes aussi violents et graves. (Le tribunal a en fait atténué la peine pour d'autres motifs connexes.)

R. c. S. (R.D.) Note de bas de page 7

Dans l'arrêt R. c. S. (R.D.), en 1997, la Cour suprême du Canada devait décider si le juge Corinne Sparks, première juge de race noire de la Nouvelle-Écosse, avait fait preuve de partialité parce qu'elle avait parlé du racisme à Halifax lorsqu'elle avait acquitté un jeune issu d'une minorité raciale accusé de voies de fait contre un policier blanc. La décision du tribunal pour adolescents rendue par le juge Sparks a été infirmée par la Cour suprême de la Nouvelle-Écosse et la Cour d'appel de la Nouvelle-Écosse. La Cour suprême a confirmé son jugement initial, rétablissant l'acquittement du jeune et concluant à l'absence de partialité dans les remarques du juge.

Il faut remarquer que cette affaire porte sur la contextualisation du jugement dans l'évaluation de la crédibilité des témoins et non pas sur l'atténuation dans le processus de détermination de la peine.

En bref, un policier blanc a arrêté un jeune Noir âgé de quinze ans à qui l'on reprochait de s'être interposé lors de l'arrestation d'un autre jeune. L'inculpé a été accusé d'avoir illégalement exercé des voies de fait contre un policier, d'avoir illégalement exercé des voies de fait contre un policier dans l'intention d'empêcher une arrestation et d'avoir illégalement résisté à un policier agissant dans l'exercice de ses fonctions. Le policier et l'accusé étaient les deux seuls témoins et leurs versions des événements étaient largement différentes. Le juge Sparks a estimé que l'accusé devait être acquitté, faisant les commentaires suivants au cours du processus :

Le ministère public dit, bien, pourquoi le policier aurait-il dit que les événements se sont déroulés comme il les a relatés à la Cour ce matin? Je ne dis pas que l'agent a trompé la Cour, bien qu'on sache que des policiers l'aient fait dans le passé. Je ne dis pas que le policier a réagi de façon excessive, même s'il arrive effectivement que des policiers réagissent avec excès, particulièrement lorsqu'ils ont affaire à des groupes non blancs. Cela me semble dénoter en soi un état d'esprit suspect. Je crois que nous sommes vraisemblablement en présence dans cette affaire-ci d'un jeune policier qui a réagi de façon excessive. J'accepte le témoignage de [R.D.S.] selon lequel on lui a intimé de se taire, sous peine d'être arrêté. Cela semble conforme à l'attitude courante du jour. (par. 53)

L'arrêt de la Cour suprême portait surtout sur la partialité du tribunal et la question de savoir s'il appartenait au juge de prendre connaissance d'office de l'existence dans la société de racisme à l'égard des Noirs parce que l'argument relatif à la connaissance d'office avait été avancé par un intervenant et non par l'appelant.

La Cour a conclu à la majorité que la juge Sparks n'avait pas fait preuve de partialité dans ses commentaires. Quatre juges ont convenu qu'en dirigeant son attention vers la dynamique raciale de l'affaire, elle s'était tout simplement efforcée de rendre justice à la lumière du contexte, ce qui était tout à fait légitime et de nature à favoriser la résolution juste et équitable de l'affaire. De plus, les observations contestées traduisaient une appréciation judicieuse des faits admis en preuve ainsi que du contexte dans lequel l'affaire s'était produite, ce contexte étant connu du juge ainsi que de tout membre bien informé de la collectivité.

Deux autres juges, bien qu'ils aient confirmé l'acquittement, ont conclu que les remarques générales voulant que, historiquement, une tension raciale ait pu être observée dans les rapports entre les policiers et les minorités visibles, remarques qui n'étaient pas liées par un élément de preuve aux actes du policier en l'espèce, inspiraient de l'inquiétude. Ils ont cependant reconnu que si l'on avait décidé d'encourager la nomination de juges appartenant à des groupes plus variés, c'était qu'on avait estimé à juste titre que les femmes et les minorités visibles apporteraient une perspective importante à la tâche difficile de rendre justice. Trois des neuf juges de la Cour suprême auraient conclu à la partialité du tribunal et confirmé l'arrêt de la Cour d'appel.

V. Conclusions : L'alinéa 718.2(e) et l'atténuation de la peine

Comme il ressort de façon évidente des affaires dont il a été question, les juges sont de plus en plus conscients du fait que le racisme systémique et le sexisme sont courants dans la société canadienne et dans le système de justiceNote de bas de page 8. En conséquence, les tribunaux sont de plus en plus prêts à tenir compte des facteurs systémiques et historiques dans le processus de détermination de la peine, en tant qu'élément de contexte de la perpétration de l'infraction, surtout lorsque l'accusé provient d'un milieu défavorisé.

A. L'alinéa 718.2(e)

Toutefois, il ressort aussi de la discussion que les tribunaux ne sont pas disposés à étendre leur interprétation de l'alinéa 718.2(e) au-delà du sens courant du texte. Comme il a été déclaré dans l'affaire Hamilton, cette disposition s'applique à tous les délinquants, parce que la peine d'emprisonnement est appropriée seulement lorsqu'il n'y a pas d'autre sanction raisonnable. Toutefois, le principe de retenue dans le recours à l'emprisonnement pour les Autochtones est limité aux Autochtones, dans son application, tant en vertu du texte que pour les motifs qui en régissent l'adoption. Les tribunaux ont conclu que le Parlement cherchait non seulement à remédier aux torts faits aux Autochtones par le passé dans le système de justice pénale, comme en atteste la surreprésentation des Autochtones dans les prisons, mais aussi à intégrer la conception traditionnelle de l'objectif de la punition selon la culture autochtone.

C'est sur ce point que les arguments en faveur de l'élaboration de principes de détermination de la peine conformément à l'alinéa 718.2(e) et appliqués aux non‑Autochtones semblent échouer. L'intention qu'avait le législateur en désignant de façon spécifique les Autochtones dans cet alinéa était largement fondée sur une reconnaissance que la peine d'emprisonnement n'est pas efficace pour réaliser les objectifs de la détermination de la peine pour ce groupe en particulier, surtout du fait de différences culturelles.

Il est possible que si un membre d'un autre groupe défavorisé était en mesure d'établir que, sous l'effet combiné des antécédents de mauvais traitements et de la conception culturelle, la peine d'emprisonnement était dénuée d'efficacité et ne permettait pas d'atteindre les objectifs de la détermination de la peine, le tribunal tienne compte de ces facteurs dans la détermination de la peine. Dans aucune des affaires examinées, il n'a été tenté d'établir une perspective commune au groupe en matière de punition, à l'image de la perspective autochtone.

Même s'il y avait un lien attesté entre un délinquant et la conception de la détermination de la peine dans la culture de sa collectivité, on pourrait soutenir qu'il incombe au Parlement d'étendre la portée de la mention visant spécifiquement les Autochtones dans l'alinéa 718.2(e).

À noter aussi que dans la trilogie ontarienne, la Cour d'appel a fait remarquer de façon précise que les peines avec sursis infligées en première instance ne favorisaient pas les objectifs de la justice réparatrice ni la réparation par les délinquants, ni le sens de la responsabilité pour les torts causés à la collectivité.

C'est là un élément clé pour comprendre l'alinéa 718.2(e). Les délinquants autochtones qui reçoivent des peines avec sursis conformément à cet alinéa ne bénéficient pas ainsi d'une façon d'éviter la prison du fait de leur race. En fait, on sait très bien qu'il peut être beaucoup plus difficile de se retrouver en face de ses victimes, de la famille et de la collectivité que de purger quelques années de prison. C'est une peine différente mais pas nécessairement plus légère. Les délinquants autochtones qui reçoivent une peine avec sursis sont généralement tenus non seulement de faire face à leur infraction, mais aussi de s'occuper des causes sous-jacentes, par le biais de programmes comme des initiatives de counseling en matière de toxicomanie et de ressourcement.

C'est là une situation très différente de ce que les tribunaux de première instance cherchaient à accomplir dans la trilogie ontarienne où les peines avec sursis étaient infligées en fonction de la situation des défenderesses et de caractéristiques immuables, sans une participation adéquate de la collectivité. Comme la Cour d'appel l'a fait valoir, sans la participation de la communauté, on ne peut pas présumer que ses membres appuieraient nécessairement les peines avec sursis pour les auteurs d'infractions.

Et, bien que l'affaire Bordesemble permettre au juge qui prononce la peine d'appliquer les affaires Gladue et Wells dans un cas plus approprié, la Cour d'appel a déclaré que l'alinéa 718.2(e) visait de façon précise les délinquants autochtones et qu'il était ancré dans les conceptions traditionnelles autochtones de la justice réparatrice. En insistant sur la conceptualisation unique autochtone de la peine, il s'ensuit que ce lien n'existe pas pour la collectivité afro-canadienne.

Ainsi, la combinaison de différents facteurs, notamment les valeurs de la détermination de la peine pour les Autochtones que sont la réparation, l'expiation, la responsabilité individuelle, la participation de la collectivité et de la victime, ainsi que l'intention du législateur, a conduit les tribunaux d'appel à conclure que, d'après la preuve présentée, les principes de détermination de la peine pour les Autochtones ne s'appliquent pas aux groupes non autochtones.

B. L'atténuation

Bien que les tribunaux supérieurs soient peut-être réticents à appliquer à des non-Autochtones les principes de détermination de la peine autochtones élaborés conformément à l'alinéa 718.2(e), les juges qui prononcent les peines sont prêts à tenir compte de l'ensemble des circonstances qui mènent à la perpétration d'une infraction pour atténuer la peine infligée.

Les principes de détermination de la peine généralement applicables à tous les délinquants sont suffisamment larges et souples pour permettre à un tribunal de tenir compte, dans les cas appropriés, des facteurs systémiques et historiques qui peuvent avoir joué un rôle dans la perpétration de l'infraction. Les tribunaux ont pour mandat de tenir compte de tous les facteurs qui ont une incidence sur la gravité de l'infraction et sur la culpabilité personnelle du délinquant, notamment le racisme systémique et le sexisme.

Et, bien que l'appartenance à un groupe soumis au racisme systémique et au sexisme ne suffise pas en soi, si le délinquant peut établir que sa situation personnelle a joué un rôle dans la perpétration de l'infraction, cela peut servir à réduire la peine conformément à l'article 718.2. Compte tenu de l'orientation exprimée à l'alinéa 718.2(e), savoir d'examiner la possibilité de toute autre sanction à part la peine d'emprisonnement, ces facteurs pourraient en fin de compte contribuer à imposer des peines avec sursis.

Ainsi, dans l'affaire Borde,le tribunal a admis, de toute évidence, la possibilité que les facteurs de racisme systémique et historiques qui sont le lot des jeunes Noirs de Toronto aient, dans un autre cas, une incidence sur la détermination la peine. De la même manière, dans les cas de Hamilton et de Mason, la Cour d'appel a conclu que, comme la pauvreté des délinquantes avait joué un rôle dans la perpétration des infractions, elle était pertinente pour la détermination de la peine. Toutefois, bien que le racisme systémique et le sexisme aient fourni un contexte et une certaine atténuation pour les crimes des délinquantes, ils n'étaient pas suffisants pour faire oublier la gravité de l'infraction, qui méritait une peine d'emprisonnement.

En fait, un des éléments clés de toutes les décisions d'appel, dans les affaires Hamilton, Spencer et Borde, tient à la gravité des crimes commis. Qu'il s'agisse de l'importation de drogues dangereuses comme la cocaïne ou de la perpétration d'infractions violentes avec des armes, les tribunaux ont fait savoir qu'ils pourraient avoir une approche différente en matière de réduction de la peine sur la base de facteurs systémiques et historiques dans les cas d'infractions moins gravesNote de bas de page 9

En fin de compte, dans l'affaire Hamilton, le tribunal a conclu que, bien que la peine avec sursis soit théoriquement possible pour des crimes graves comme l'importation de cocaïne, en fait, cette peine ne serait que rarement proportionnelle à la gravité de l'infraction ou ne donnerait pas l'impression de constituer un moyen de dénonciation ou de dissuasion.

Ainsi, comme pour les délinquants autochtones (selon ce qui a été posé dans les affaires Gladue et Wells), plus le crime est grave, moins les tribunaux insisteront sur les facteurs atténuants qui découlent de la discrimination systémique et du préjugé, l'emprisonnement étant considéré comme plus adapté aux objectifs de dénonciation et de dissuasion.

Comme la Cour d'appel en a conclu dans l'affaire Hamilton, une procédure en matière de détermination de la peine n'est pas un moyen approprié pour corriger des injustices et des problèmes sociaux ni pour départager la responsabilité de la conduite criminelle entre le délinquant et la société. Dans une certaine mesure, le tribunal répondait à l'argument de l'avalanche des poursuites selon lequel la peine serait dépourvue de valeur dissuasive s'il était établi que, du seul fait d'être défavorisé, on recevrait une peine plus clémente pour un crime grave. Et, comme il a aussi été souligné dans l'affaire Hamilton, la condamnation à l'emprisonnement avec sursis motivée par la prise en compte du racisme systémique et du sexisme n'améliorerait en rien la situation des femmes de race noire vivant dans la pauvreté, mais servirait plutôt à encourager ceux qui recrutent des passeurs à cibler ce groupe en particulier, ce qui augmenterait leur vulnérabilité et annulerait la valeur dissuasive en général.

En fin de compte, la détermination de la peine demeure une question d'équilibre, le caractère proportionnel de la peine par rapport à l'infraction restant le facteur principal, comme le montre l'article 718.1. Les circonstances atténuantes ne constituent qu'un des éléments dans la série de considérations examinées, conformément aux dispositions sur la détermination de la peine prévues au Code criminel, même lorsqu'un délinquant peut établir que le racisme systémique (et le sexisme) constitue un contexte pour la perpétration de l'infraction.

PARTIE TROIX: Une Collaboration Entre le Processus Holistique de Réconciliation Communautaire et le Harlem Restorative Justice Project: Premier Aperçu

(Préparé par: Susan K. Marcus - 31 mars 2007)

Harlem Restorative Justice Project

La violence touche les gens différemment. Cela semble évident et, cependant, à New York, les ressources permettant de redresser les torts causés par la violence sont limitées. Une possibilité réside dans un système de justice pénale qui se concentre sur l'arrestation, la poursuite et la punition, mais on se soucie peu des besoins des victimes ou des collectivités où la violence est survenue, des effets sur les familles d'une sanction ou de l'efficacité de la punition pour diminuer le risque de récidive chez le délinquant. Ou encore, on offre des solutions décousues qui tentent de s'attaquer individuellement à certains aspects de la vie des personnes, sans égard à leurs collectivités ou à la dynamique plus générale ayant contribué au tort. On fait peu, globalement, pour répondre aux besoins des personnes touchées par la violence. Parfois, on ne fait simplement rien. Les victimes des violences vivent une tragédie et reçoivent peu de soutien, sont l'objet de peu de planification de sécurité ou ont peu d'exutoires sains leur permettant de faire le deuil à la suite de leur perte. Elles deviennent les contrevenants de demain et le cycle de la violence se poursuit.

En écoutant les collectivités, au moment où nous mettions sur pied le Harlem Restorative Justice Project (le projet HRJP), nous avons découvert que bon nombre de personnes souhaitent d'autres solutions. Une victime appelle la police pour demander une intervention dans l'immédiat, puis est renversée d'apprendre que le père de son enfant est emprisonné, perd son emploi ou doit quitter le domicile familial. Une mère est alarmée par l'hostilité croissante de son fils et le risque que son comportement devienne violent, mais elle souhaite qu'il obtienne de l'aide et non qu'on l'envoie en prison. Un adolescent vivant dans un quartier souhaite une trêve à long terme aux bagarres sans fin qui l'opposent à un autre garçon dans un quartier voisin.

Bien que New York propose certains processus de règlement à l'amiable qui font appel à une forme ou une autre de médiation pour les crimes sans violence commis contre des biens, il n'existe rien de tel pour les infractions plus graves. Et pourtant, l'expérience montre que la justice réparatrice est particulièrement efficace dans les cas d'infractions plus graves. La Première nation de Hollow Water est l'exemple de renommée mondiale de solutions communautaires efficaces à la violence par une approche globale.

Le Harlem Restorative Justice Project a été inspiré par Hollow Water et, en particulier, par Burma Bushie, une des architectes du Processus holistique de réconciliation communautaire (PHRC). Le lecteur remarquera de nombreuses similitudes entre le projet HRJP et le PHRC. Cela n'est pas accidentel. L'artisane du projet HRJP (l'auteure) a entendu parler de Hollow Water la première fois, il y a plus de dix ans. Les responsables du projet HRJP souhaitent parvenir à une transformation émotive, psychologique, spirituelle et physique des membres de la communauté à Harlem qui soit la même que celle réalisée à Hollow Water.

Modèle d'application du projet HRJP

Le Harlem Restorative Justice Project est un modèle de règlement des conflits différent de l'intervention habituelle du système pénal qui consiste à arrêter, poursuivre et condamner à une peine à l'aide d'un tribunal. Le projet vise à offrir une option permettant de régler les conflits, à ceux qui désirent avant tout se remettre des torts qu'ils ont subis. Les buts du projet HRJP sont de briser le cycle de violence dans le cas des participants au projet, de faire en sorte que l'on recoure moins au système de justice pénale comme façon de réagir à la violence, et de faire en sorte que les membres de la collectivité soient plus autonomes, veuillent se guérir eux-mêmes, veuillent se réconcilier avec les autres membres, et qu'ils aient les outils pour le faire.

Le processus utilisé pour contrer la violence est fidèle aux principes fondamentaux de la justice réparatrice, et il fait appel au mode de fonctionnement en cercle comme instrument principal de la participation communautaire. L'intervention consiste d'abord à préparer soigneusement le terrain à l'intervention des victimes et du à l'agresseur. Ensuite, les participants au projet choisissent et rencontrent les personnes qui offriront un soutien à la personne à qui le mal a été fait et à celle qui en est responsable, afin de comprendre les torts à réparer, élaborer des plans pour assurer la sécurité, préparer chaque intervenant au processus pour qu'il sache à quoi s'attendre, et répondre aux divers besoins et soucis des participants. 

On fait intervenir des professionnels dans la collectivité – par exemple, des travailleurs sociaux, des psychologues, des médecins, des enseignants, des membres du clergé, des membres d'organismes de quartier, des employeurs – pour aider les intervenants. Ces professionnels aident la collectivité au besoin en offrant de la formation, des ressources, une oreille compréhensive et des stratégies pour assurer la sécurité. La structure de leurs rapports avec les participants est fonction des besoins exprimés par ces derniers. Ces professionnels acceptent de servir de ressources pour les participants, pendant la préparation au cercle, au cours du processus du cercle et à plus long terme. Les professionnels soutiennent les participants, plutôt que d'assumer la responsabilité première ou de diriger le processus. 

Lorsque la personne à qui on a fait du mal se sent prête à livrer le fond de sa pensée et à rencontrer la personne responsable du tort qui lui a été fait, et lorsque la personne responsable du tort est disposée à reconnaître sa responsabilité, le groupe se réunit en cercle, et un membre du projet (ou plus) agit comme animateur. Le processus du cercle adopte les principes fondamentaux de la justice réparatrice qui créent les conditions favorables à une guérison et à un rétablissement véritables. Ces conditions sont le respect, l'honnêteté, la responsabilité, l'empathie, l'égalité, la réparation et la dignité. Le cercle se compose de la personne à qui on a fait du mal et de son réseau de soutien, de la personne ayant causé des torts et de son réseau de soutien, des professionnels en santé mentale qui ont accepté de soutenir les participants à long terme, des animateurs et des leaders communautaires concernés (c.-à-d., un ministre du culte, un membre du conseil, un membre du conseil scolaire, un enseignant et l'avocat de la défense). Les victimes indirectes peuvent également être présentes (c.‑à‑d., les membres de la famille ou des amis de la victime, les témoins du crime, les membres de la collectivité dont le sentiment de sécurité ou d'appartenance a été mis à mal par le crime ou des propriétaires de commerces locaux). 

Le cercle vise également à reconnaître qu'un tort a été causé, à reconnaître la douleur et la souffrance des victimes, à faire admettre que ce qui est arrivé était répréhensible, ainsi qu'à répondre aux besoins et à tenir compte de l'intérêt des participants. Les victimes racontent leur expérience et expriment la douleur et les difficultés causées par le tort qui leur a été fait. Cela permet à la personne responsable du tort de prendre la pleine mesure du préjudice causé par son comportement. Cette personne est alors invitée à reconnaître à haute voix et publiquement son entière responsabilité à l'égard des torts qui ont résulté de ses gestes.

Les participants sont traités de façon égale. Aucun point de vue n'est rejeté et aucune préoccupation ni aucun besoin n'est minimisé. Le cercle permet aux participants de constater le respect accordé aux points de vue, aux limites et aux craintes des autres, et de faire preuve du même respect. 

Le groupe décide globalement, par consensus, des torts qui exigent réparation. Ce processus a pour effet d'habiliter ceux qui ont été victimes du crime, car, pour la première fois, ils ont l'occasion de donner leur opinion sur la façon dont ils croient pouvoir se rétablir. Les personnes à qui on a fait du mal sont invitées à demander l'aide dont elles ont besoin, et les personnes responsables des gestes reprochés ont l'occasion de se racheter, tout en expliquant les préoccupations légitimes à l'égard des obligations qu'elles auront à remplir. La collectivité a le pouvoir de décider ce qui la sert le mieux pour lui permettre d'être saine, dynamique et prospère. Il s'agit de répondre aux besoins affectifs, économiques, sociaux et culturels de la victime, de permettre à l'agresseur de réparer ses torts et de parvenir à opérer des changements personnels qui l'empêcheront de causer de nouveau du tort à l'avenir.

Bien que la responsabilité individuelle soit le point central du processus réparateur, les membres du cercle discutent aussi de la façon dont la collectivité tout entière peut avoir contribué au tort subi, et des changements que chacun peut opérer pour que l'amélioration soit durable. En conséquence, tous prennent une part de responsabilité, dans le but d'établir des rapports sains. Ce processus permet d'atténuer la dépendance à l'égard des gouvernements pour trouver la solution aux problèmes, et les collectivités deviennent les artisanes de leur propre transformation manant à l'apaisement. 

Finalement, on assure un suivi logique et contrôlé. Les personnes qui apportent leur soutien, les professionnels et les leaders communautaires acceptent, à cette fin, de continuer de vérifier que la personne ayant fait le mal respecte ses obligations, et de surveiller les risques de rechute ou de victimisation. Ils acceptent également de faire le nécessaire pour que les participants se sentent en sûreté, soutenus et liés aux autres. D'autres cercles peuvent être constitués, si les parties éprouvent des difficultés continues. L'accompagnement peut durer d'un mois à cinq ans. Il n'y a pas de calendrier fixe; le processus vise à créer un système permanent et viable de soutien au sein de la collectivité, auquel les participants puissent avoir accès lorsqu'ils en ont besoin.

Similitudes entre le processus holistique de réconciliation communautaire (PHRC) et le projet HRJP

Il existe de nombreuses similitudes entre le modèle du projet HRJP et celui du PHRC. La plus fondamentale de ces similitudes est la croyance que, si l'on crée les conditions nécessaires, la guérison est possible et se produira, peu importe le crime. Le protocole du PHRC et celui du projet HRJP visent à créer les conditions favorables. Dans les deux programmes, on croit que personne n'est définitivement perdu et que les gens ne sont pas définis par leurs pires actes. Dans le cas des deux programmes, on tente de donner une voix aux personnes concernées pour déterminer la meilleure façon de se guérir du tort subi. Dans les deux programmes, les personnes concernées sont la victime, l'agresseur, leur famille et la collectivité tout entière. Le projet HRJP, à l'instar du PHRC, prend source dans une série de valeurs qui guident la conduite de tous les participants : l'honnêteté, la bonté, le respect et le partage.

Les collectivités dans lesquelles les programmes donnent de bons résultats sont semblables, également. Les deux programmes fonctionnent bien dans des collectivités qui possèdent des traditions de grande force, de créativité et de sagesse. Les deux collectivités sont fortement caractérisées par de riches traditions spirituelles. Les membres des deux collectivités sont déjà liés les uns aux autres. Cet état de fait était évident dans le cercle de détermination de la peine dont j'ai été témoin le 2 mars 2007, à Hollow Water. Bien que cinq cas différents étaient été entendus, les personnes apportant leur soutien à une sœur dans un cas, étaient les cousins de l'accusé dans un autre cas. En ce qui concerne Harlem, bien que la ville compte huit millions d'habitants, il existe des quartiers dans le quartier même de Harlem. Dans certaines tours à logements sociaux et certains immeubles, des gens occupent les lieux depuis des générations. Les gens entretiennent déjà des relations à long terme. De plus, en raison de son passé politique et de création, on parle de Harlem comme d'un « état d'esprit ». Appartenir à Harlem, c'est avoir un rapport non seulement avec le secteur géographique, mais également avec l'âme de ce que le quartier a signifié pour les cultures afro‑américaine et latino‑américaine tout au long de l'histoire.

Malgré ces forces, les deux cultures ont subi des abus systémiques. Les deux collectivités appartiennent à des groupes minoritaires et sont majoritaires au sein de dans la population carcérale, ou à tout le moins surreprésentées. (Dans l'État de New York, les Afro‑américains et les Latino‑américains représentent 91 % de l'ensemble des prisonniers. Les trois quarts de ces 91 % viennent de sept quartiers, uniquement, de la ville de New York. Harlem est l'un de ces quartiersNote de bas de page 10.) Les deux collectivités sont aux prises avec des problèmes de toxicomanie d'ampleur épidémique : dans le cas de Hollow Water, il s'agissait d'alcool, dans celui de Harlem, de crack. 

Le sentiment communautaire est fort dans les deux endroits, mais il peut aussi être vague ou désordonné. Dans un cas comme dans l'autre, il n'existe pas de sentiment monolithique de communauté. Burma Bushie dit qu'il n'y avait pas de sentiment d'appartenance communautaire jusqu'à l'arrivée des cercles de guérison du PHRC. C'est le processus lui-même qui a créé la collectivité, plutôt que la collectivité qui a constitué un élément de base du processus. De plus, à Harlem, le processus de lancement du PHRC et les cercles qui en découlent permettront d'insuffler un esprit communautaire accompagné d'une vision et d'un sens précis. 

En outre, bien qu'il existe une forte tradition spirituelle au sein des deux cultures, afro‑américaine et latino‑américaine, il n'y a pas de consensus sur la façon exacte dont cette tradition s'exprime aujourd'hui. Il existe de nombreuses églises, comme il existe des Bodegas(petits dépanneurs) à Harlem. De plus, la spiritualité, bien que largement acceptée dans la culture de Harlem de façon générale, est, dans la pratique, perdue pour certains, inaccessible pour d'autres et décevante pour un grand nombre. À Hollow Water, les membres de la collectivité, dans le cadre de l'élaboration du PHRC, continuent d'analyser leur parcours spirituel ensemble. La situation sera un peu semblable à Harlem.

En ce qui concerne le protocole de programme, le projet HRJP, comme le PHRC, admet qu'une importante préparation est nécessaire, avant que le cercle, composé de la personne à qui on a fait du mal et de la celle ayant fait le mal, commence à fonctionner. Le PHRC prévoit une intervention auprès de la victime et de la personne qui a causé le tort, des mois, parfois des années, avant que le cercle débute. Le PHRC offre du counselling, des groupes de soutien, des activités de don de soi, comme du bénévolat ou des cercles de création de courtes pointes, et un soutien continu au sein de la collectivité, 24 heures par jour tous les jours de la semaine. Le PHRC prévoit des cercles distincts pour les familles, le jour précédent le début du grand cercle de détermination de la peine. 

Comme pour le PHRC, le projet HRJP peut faire appel à des cercles de guérison réunissant les victimes et les personnes qui les soutiennent, ou les agresseurs et les personnes qui les soutiennent, avant que ne débute le cercle de détermination de la peine. Le projet HRJP ne suit pas de calendrier. Le rythme du processus est déterminé par le degré de préparation des principaux intervenants. Cela met en lumière une autre similitude : les programmes du projet HRJP et du PHRC sont volontaires. Les deux programmes offrent un outil aux participants s'ils désirent s'en servir, mais n'imposent la participation de personne.

Non seulement les deux programmes comportent-ils une préparation importante, mais ils poursuivent des buts semblables que la préparation est censée aider à atteindre. Dans le cas de l'agresseur, les deux programmes se poursuivent jusqu'à ce que la personne accepte la responsabilité de ses gestes. Pour le PHRC comme pour le projet HRJP, le cercle ne débute pas avant que cela se produise. Dans le cas de la victime, les deux programmes se poursuivent jusqu'à ce que cette personne soit en mesure de livrer le fond de sa pensée et de faire connaître ses besoins à sa collectivité.

Le projet HRJP fait appel à une formule semblable à celle du PHRC. Dans le projet HRJP, on fonctionne en cercle. Comme dans le cas du PHRC, il y a des cérémonies d'ouverture et de clôture du cercle. Une seule personne parle à la fois, sans « interférence ». Dans le PHRC, au cours du cercle de détermination de la peine, le 2 mars 2007, un microphone passait de main en main, ce qui signalait qui allait prendre la parole et à quel moment. Pour le projet HRJP, le programme utilise un objet témoin, mais le résultat est le même : chaque personne parle une à la fois et aussi longtemps qu'elle tient l'objet témoin. Dans les deux programmes, le déroulement du cercle est la même. Dans les deux cas, les participants doivent parler du fond du cœur et tous doivent écouter attentivement celui qui prend la parole.

La méthode suivie pour faire le tour des membres du cercle est également similaire. Dans le cas du PHRC, on demande aux participants de dire d'abord, dans un premier tour, qui ils sont et pourquoi ils sont là. On leur demande ensuite d'identifier la personne à qui on a fait du tort. Ils doivent ensuite parler à tour de rôle à la personne ayant commis le tort. Au dernier tour, on prend connaissance des recommandations de solution de la collectivité. Le projet HRJP suit habituellement le même protocole, bien qu'on y ajoute des tours pour réfléchir sur une lecture, une chanson ou une œuvre d'art, ou pour garder le silence un moment, et il est possible de faire plusieurs tours pour en arriver à un consensus. 

Le projet HRJP propose, tout comme le PHRC, de se concentrer sur la guérison de toutes les personnes concernées. Le processus du projet HRJP ne met personne au‑dessus des autres. La douleur de la personne à qui on a fait du mal n'élimine pas les préoccupations de la personne ayant fait le mal, pas plus que les droits ou la façon de procéder, destinés à protéger quiconque ayant fait du tort, ne réduisent au silence la personne à qui on a causé le tort. Le projet HRJP, tout comme le PHRC, n'est du côté de personne. Le projet HRJP voit tous les participants comme les membres d'une collectivité et il vise la guérison de tous.

Interrogée par le juge dans le cercle de détermination de la peine du 2 mars qui cherchait à savoir où le cercle de détermination de la peine se situait dans le processus de guérison du PHRC, Burma Bushie a répondu que le cercle se situe à mi‑chemin. Il en va de même dans la façon de voir du projet HRJP. Les deux programmes collaborent avec les participants non seulement avant et durant le cycle de vie du cercle, mais également après. Dans le cas des deux programmes, on continue de travailler avec les participants longtemps après le prononcé de la sentence et on tente de mettre en place un réseau durable d'entraide entre les membres de la collectivité, dans le but de réduire ainsi la dépendance à l'égard du gouvernement et de créer parmi les membres de la communauté la capacité de devenir des ressources dans leur entourage.

Finalement, le projet HRJP est similaire au PHRC du point de vie de son cheminement vers un processus de guérison pour la collectivité. Le PHRC a débuté il y a 23 ans, alors que les membres d'un groupe communautaire parlaient de leurs expériences en tant que victimes de mauvais traitements. Ils se sont mis à entrer en communication avec d'autres membres de leur communauté pour les sensibiliser aux mauvais traitements et pour entendre les récits personnels des autres. Ils ont commencé à s'informer sur les moyens traditionnels permettant de réaliser une guérison, ainsi que sur les moyens occidentaux à cet égard, afin de renforcer les capacités de la communauté. Ils se sont alors adressés aux responsables du système judiciaire pour demander que des cas leur soient renvoyés. Le programme adopte une approche similaire dans les étapes initiales, pour la mise sur pied du projet. Il s'agit d'un projet qui commence dans la communauté.

Obstacles communautaires et gouvernementaux au processus de réconciliation communautaire

En général, tous les obstacles possibles au processus communautaire de guérison à Harlem concernent deux buts fondamentaux du projet HRJP : établir un processus durable à long terme qui puisse effectivement guérir les communautés et mettre fin au cycle de violence, et demeurer fidèle aux valeurs sur lesquelles repose une intervention de réparation fructueuse qui puisse effectivement donner de bons résultats. On trouvera ci‑dessous des exemples plus précis, mais, essentiellement, qu'il s'agisse de répondre aux besoins de base des résidents de Harlem, de développer des capacités communautaires ou de négocier des rapports avec le gouvernement, la difficulté réside dans l'actualisation des idéaux sur lesquels le projet HRJP repose.

Un des obstacles dans Harlem au processus de réconciliation communautaire est l'insuffisance des services de première nécessité à la disposition de la communauté. À Harlem, les résidents peuvent être privés de soins de santé (tant physique que mentale), de logement, manquer d'argent pour la nourriture ou ne pas avoir de travail. Dans la hiérarchie des besoins de Maslow, ce sont des besoins fondamentaux auxquels les gens doivent répondre avant d'être en mesure de se concentrer sur d'autres besoins liés à la communauté ou aux rapports interpersonnelsNote de bas de page 11. Cependant, trouver les ressources pour répondre à ces besoins est en soi un défi dans une ville réputée pour sa pénurie de logements et de soins de santé et, parfois, pour son indifférence à la souffrance de ses résidents. Dans un cas où le projet HRJP est intervenu, la mère et la fille se querellaient au sujet de la quantité de nourriture que l'adolescente de 16 ans consommait. Les timbres alimentaires de la mère lui avaient été récemment retirés, parce que ses revenus annuels dépassaient de 7 $ le maximum. Sa jeune fille, affamée et en croissance, qui, par ailleurs, aimait cuisiner, entraînait par son comportement l'éviction de la famille de son domicile. Il faut s'occuper de ce genre de problème pour que les familles puissent réaliser leur guérison.

Les questions liées à la santé mentale représentent une difficulté importante. Dans un cas, les responsables du projet HRJP ont travaillé auprès d'une famille dont les membres souffraient de troubles bipolaires diagnostiqués, mais non traités depuis des générations. Pour assurer la sécurité des participants et un engagement profond à l'égard du processus, il fallait que la maladie mentale de la mère soit traitée avant qu'il lui soit possible de faire partie d'un cercle sans dénigrer son fils. Cela était difficile cependant, car il n'y avait pas de traitement pertinent pour une personne souffrant d'une maladie mentale, en particulier si elle était sans le sou. Medicaid/Medicare, le programme d'assurance‑santé financé par le gouvernement, verse des honoraires incroyablement bas aux médecins (de 25 $ à 35 $ de l'heure), de sorte qu'un médecin en pratique privée a peu d'intérêt à recevoir un patient n'ayant que l'assurance fournie par le gouvernement. Les unités psychiatriques des hôpitaux sont mal équipées pour traiter les patients à long terme ou de façon durable. Les séjours ne durent pas plus que quelques jours et il n'y a pas de suivi. Il existe des communautés thérapeutiques, mais elles ne sont pas à la portée des moyens financiers de la plupart des résidents de Harlem. 

À la difficulté de trouver les ressources pour soutenir les résidents qui entreprennent le parcours de leur guérison s'ajoute le fait qu'un partenariat avec le gouvernement est également problématique. Actuellement, aux premières étapes de son développement, le HRJP se concentre sur la sensibilisation de la collectivité à l'égard de la violence et sur sa capacité d'y répondre. Par la suite, le HRJP formera un partenariat avec le gouvernement pour intégrer son approche à la justice traditionnelle. L'approche du HRJP représente une révolution par rapport à la façon dont le gouvernement réagit actuellement au crime. Il s'agit d'une approche de réparation, plutôt que de punition. Cette approche remet le pouvoir entre les mains des personnes les plus pénalisées par le crime, plutôt qu'entre celles d'un juge ou d'un avocat de la poursuite. C'est un processus qui est long, sans échéance fixe et inclusif, plutôt que limité dans le temps et exclusif. C'est un processus souple qui s'adapte aux besoins des participants, plutôt que de suivre un protocole prédéterminé. Bien que, en elles-mêmes, ces valeurs ne soient pas sujettes à polémique, le fait d'adopter une façon entièrement nouvelle de s'attaquer à la criminalité et de réorienter les rapports du gouvernement avec la collectivité est assez révolutionnaire.

Évidemment, même en présence d'une volonté à cet égard, changer la culture gouvernementale prend du temps. Il existe des règles et des façons de procéder fermement ancrées dont il est difficile de venir à bout, sans parler du changement. De plus, la formation et la sensibilisation du gouvernement sont des processus continus. Au PHRC, il arrivait parfois que, lorsque les responsables avaient enfin réussi à informer un procureur de la Couronne, un policier ou un juge sur le processus du PHRC, cette personne quittât son poste et que le processus dût être repris depuis le début. Il y a peu de continuité, car les responsables nommés aux postes concernés, plutôt que d'entretenir des rapports à long terme avec la collectivité, arrivent et repartent constamment.

Lorsqu'on travaille avec le gouvernement, il est difficile d'être fidèle au principe de la participation volontaire. Dans le projet HRJP, on croit fermement que le fait de convaincre en douceur les participants de contribuer en établissant des rapports interpersonnels permet une transformation plus profonde que la coercition. Le système de justice pénale à New York repose presque entièrement sur la coercition. Même lorsque des options de traitement sont offertes, il s'agit habituellement d'un contrat du type « tu fais ça ou tu vas en prison ». De plus, ceux à qui on a fait du tort peuvent être forcés de témoigner contre leur gré. L'établissement de rapports pour amener les participants à s'engager personnellement réussit mieux avec ceux qui reconnaissent leur responsabilité, que la coercition. Le non‑respect d'une obligation dans le contexte de la justice réparatrice est ressenti dans la communauté immédiate, au lieu d'un signalement à une autorité distante qui dicte des punitions. C'est un des aspects centraux de toute intervention réparatrice fructueuse. Lorsque l'individu accepte la responsabilité de ses actes et en comprend véritablement les conséquences sur une personne dont il se soucie et à qui il souhaite ne pas faire de tort, il est plus enclin à modifier son comportement. Le projet HRJP croit et s'attache à prouver que cela s'accomplit plus facilement par l'amour, que par la peur. Il sera difficile pour le HRJP de rester fidèle à ce principe dans ses rapports avec le gouvernement.

Une autre difficulté qui se présente au HRJP lorsqu'il travaille en partenariat avec le gouvernement, ce sont les importantes répercussions successives de son arrestation, pour la personne ayant commis un crime. Avec la participation du gouvernement, viennent des règles et des procédures pouvant aller à l'encontre de certains aspects du processus de réparation, ou à tout le moins le perturber. Par exemple, si une personne accusée d'un crime vit dans des logements sociaux (comme c'est le cas de bon nombre de résidents de Harlem), elle peut perdre son logement (le New York City Housing Authority a une politique de tolérance zéro à l'égard des crimes commis dans les limites ou à l'extérieur de ses logements sociaux; les membres de la famille peuvent également être évincés, à moins d'expulser en permanence de leur domicile la personne accusée d'un comportement de nature criminelle). 

Si l'accusé a des enfants, l'Administration for Children's Services (ACS) sera contactée et on fera enquête pour vérifier la capacité de l'accusé de prendre soin de ses enfants. Pendant ce temps, l'ACS placera les enfants en famille d'accueil pour 90 jours au moins. Si l'accusé est en probation ou en liberté conditionnelle, le simple fait d'être arrêté peut constituer une infraction. Si l'accusé est un étudiant du système des écoles publiques, il peut être suspendu.

C'est donc dire qu'une personne peut devoir comparaître devant un tribunal responsable des logements sociaux, de la famille ou de la justice pénale, et peut devoir comparaître pour probation, libération conditionnelle ou suspension de l'école, à la suite d'une arrestation. Inutile de dire que cela rend la présence au travail difficile; des personnes accusées d'un crime ont perdu leur emploi en raison des absences nombreuses imposées par l'obligation de comparaître à un ensemble des procédures judiciaires.

Une telle ingérence, par un si grand nombre d'organismes différents, peut également avoir une incidence sur le bien-être émotif et psychologique des personnes prises dans cette toile. Les communications entre les diverses entités sont parfois déficientes – un ordre limité de protection peut être émis dans une cour de la famille, pour permettre des contacts entre les parties, et le juge peut ordonner du counselling, mais dans un tribunal pénal, un ordre de protection totale peut être émis, empêchant tout contact. Le seul fait de passer par tous ces différents processus peut faire en sorte que la personne accusée des crimes se sente désespérée, en colère et ébranlée par son incapacité de contrôler des aspects aussi élémentaires que son logement, sa liberté et sa capacité de voir ses êtres chers. Qui plus est, on devient facilement sujet d'opprobre si on est accusé d'un crime à New York. Ces personnes ne sont absolument pas traitées avec dignité lorsqu'elles se présentent devant un tribunal. On tient pour acquis qu'elles mentent, qu'elles sont manipulatrices et irresponsables. On s'attend peu à ce qu'elles puissent tirer parti d'un traitement en remplacement d'une incarcération. Les expériences liées à ces systèmes peuvent se révéler humiliantes, dégradantes et irrespectueuses et peuvent entraîner le repli sur soi. 

Le fait que tous ces systèmes puissent s'abattre sur une personne si on l'accuse d'un crime réduit la possibilité de travailler dans un environnement de confiance, de sécurité et de maîtrise des paramètres. Les participants hésitent à s'engager dans un processus qui déclenche tous ces facteurs (d'autant plus que chacune de ces situations entraîne des conséquences, non seulement pour la personne visée, mais également pour sa famille). Il y a aussi la difficulté de naviguer à travers les diverses politiques et façons de procéder d'un si grand nombre d'entités différentes. On risque de perdre de vue le processus réparateur, si les formalités bureaucratiques éclipsent la véritable guérison. De tels obstacles ne sont pas insurmontables et l'idéal est un processus communautaire en partenariat avec le gouvernement. Mais il faut s'assurer que les travaux progressent en dépit de ces difficultés.

Une autre préoccupation est l'établissement de la capacité communautaire. Les résidents font trop rapidement appel à la police au sujet d'un membre de la famille, d'un voisin ou d'un employé. Si le gouvernement a tendance à prendre le pouvoir, les gens, eux, ont tendance à remettre le pouvoir. Bien évidemment, les gens ont besoin d'aide lorsqu'ils font face à une situation difficile, afin d'empêcher la violence ou d'y réagir. Personne, ni aucune famille ne devrait devoir s'occuper d'une telle situation seule. La planification de la sécurité et les ressources pour aider les familles et les membres des communautés à obtenir l'aide dont ils ont besoin sont cruciales. Le problème, c'est qu'après qu'un résident a appelé la police, il est par la suite atterré par son manque de contrôle une fois déclenché le fonctionnement du système de justice pénale. Il faut que les personnes concernées aient un véritable mot à dire au sujet de l'aide qu'elles recevront, pour que cette aide soit bénéfique et ait des effets durables. Le HRJP tient pour acquis que les gens sont leurs meilleurs enseignants. Il sera difficile de faire en sorte que les gens acquièrent la capacité d'être en contact avec leur propre force et leur propre enseignant intérieurs, lorsqu'ils sont confrontés à des conflits, alors qu'ils s'en sont remis aux autres pendant si longtemps. Le gouvernement n'a pas favorisé cela, et les citoyens ne l'ont pas pratiqué. Nous devons trouver l'équilibre entre l'acquisition des capacités communautaires et l'obtention de ressources qui soutiendront le processus de guérison des résidents, plutôt que de le contrôler. Il s'agit de faire en sorte que les membres de la communauté soient en mesure de collaborer avec le gouvernement à titre de partenaires égaux pouvant négocier les conditions de l'intervention gouvernementale dans leurs vies. 

Le désespoir et la méfiance à l'égard d'un programme de plus sont des difficultés à surmonter dans la communauté de Harlem. Comme le quartier se compose surtout d'Afro-américains et de Latino‑américains, les résidents ont été accablés de mille façons. Le profilage racial, les abus des policiers, les niveaux élevés de placement en famille d'accueil, la toxicomanie, la pénurie d'emplois intéressants, les écoles déficientes et la concentration de logements sociaux négligés, tout cela contribue au sentiment d'aliénation par rapport à la société dans son ensemble. Et pourtant, on a déjà lancé un certain nombre de programmes à Harlem pour tenter de répondre à ces questions. Cependant, les résidents de Harlem ont vu ces programmes débuter et tourner court. Un nouveau programme est accueilli avec scepticisme, les résidents se demandant s'il ne s'agit pas tout simplement d'un autre programme plein de bonnes intentions qui finira par ne pas changer grand-chose. Harlem souffre du fait qu'il n'y a pas assez de services « par et pour » les résidants. Il sera difficile de faire en sorte que le programme soit crédible aux yeux des citoyens de Harlem. 

Pratiques prometteuses à mettre en commun

Le projet HRJP est actuellement un modèle entièrement dirigé par les intervenants. Seuls les gens concernés par le crime et soucieux du bien-être de la communauté participent au processus. Le travail actuel concerne les cas que le gouvernement ne peut pas régler (c.‑à‑d., les cas ont été rejetés dans le système de la justice pénale, mais les problèmes existent toujours). Pour sa part, le processus du PHRC dépend davantage des ressources gouvernementales que le projet HRJP. Cela pose des défis pour le PHRC. Par exemple, dans le cercle de détermination de la peine du 2 mars 2007, les participants ont dû patienter entre 14 mois et quatre ans pour leur audience, dans l'attente que le gouvernement inscrive leurs cas au rôle. Le procureur inscrivait cinq cas par jour, ce qui ne laissait pas suffisamment de temps pour chacun des cas. La communauté formulait des recommandations, mais en fin de compte, la décision incombait au juge. Il n'y avait pas de consensus à l'égard de la peine. On avait l'impression que, bien que ce processus présentât de nets avantages par rapport au système traditionnel de justice pénale, il aurait été possible d'obtenir de meilleurs résultats en accordant un plus grand rôle à la communauté dans le processus. Burma Bushie, du PHRC, s'est dite intéressée à confier un rôle plus important à sa communauté dans le cercle de détermination de la peine. En conséquence, il est possible pour le PHRC et pour le projet HRJP de trouver ensemble le juste milieu entre l'intervention gouvernementale et la capacité communautaire de contrôler davantage le processus de guérison.

Le projet HRJP vise également à se concentrer sur non seulement la responsabilité individuelle, mais également la responsabilité collective. Le PHRC ne s'est pas occupé jusqu'à maintenant, sur le plan des programmes, des grands torts systémiques faits à la communauté. Cependant, il a lancé des ateliers de « retour à la spiritualité » au cours desquels il travaille avec le clergé pour aborder le tort fait aux Premières nations, par la « rééducation » généralisée des Autochtones dans les pensionnats. Return to Spirit est un programme spécialement conçu (non par Hollow Water) reposant sur le yoga, le bouddhisme et la psychologie interpersonnelle. Le PHRC est enthousiasmé par la perspective d'intégrer le programme Return to Spirit à son protocole, car il permet de combiner les approches spirituelles et psychologiques du bien‑être. 

C'est une pratique prometteuse que le projet HRJP désire étudier. Vu la riche tradition spirituelle des communautés afro-américaines et latino‑américaines dans Harlem et la résistance de ces communautés aux approches occidentales traditionnelles de bien‑être reposant sur la psychologie, une approche faisant appel à la spiritualité et permettant de traiter le tort systémique et collectif subi par les collectivités afro‑américaines et latino‑américaines a plus de chance de réussir à Harlem.

Approche en vue de rapports plus étroits

La collaboration continue entre le PHRC et le projet HRJP est recommandée. De façon plus précise, il est recommandé que des membres de Hollow Water viennent à Harlem pour donner de l'information à un grand échantillon transversal de la communauté directement. On croit également que les membres de Hollow Water profiteraient de l'observation sur place des pratiques et du cadre dans lequel le projet HRJP fonctionne, afin de mieux documenter leurs propres pratiques. On recommande aussi que les membres de Hollow Water viennent à Harlem pour former leurs homologues à l'égard du programme Return to Spirit

Il est finalement recommandé qu'un groupe composé d'un plus grand nombre de personnes (3‑4) du projet HRJP assiste au cercle de suivi en septembre, à Hollow Water, pour observer le processus et passer plus de temps à échanger de l'information avec le PHRC. 

Les deux programmes sont uniques dans le monde, car ils ont pour mission la mise en place d'un processus de guérison en cas de crimes graves où il y a eu de la violence, car ils abordent ces crimes dans le cadre de la communauté concernée, car ils se penchent sur les torts individuels comme sur les torts collectifs, et se concentrent sur la possibilité pour les participants d'améliorer leur sort, plutôt que de prendre leur revanche. Bien que de nombreux programmes intègrent certains de ces aspects, peu ont intégré simultanément toutes ces approches. Le projet HRJP aimerait prouver que c'est précisément cette intégration qui a permis à Hollow Water de se distinguer en parvenant à prévenir la récidive. Le programme de Hollow Water a connu un immense succès : en vingt‑trois ans, seules trois personnes ont récidivé. De tels chiffres sont inédits aux États‑Unis, où plus de 80 % des récidivistes retournent en prison dans les trois années suivantesNote de bas de page 12. Étant donné les statistiques stupéfiantes aux États-Unis, selon lesquelles 60 % des Afro‑américains de sexe masculin sans diplôme d'études secondaires aboutissent en prisonNote de bas de page 13, et un Afro‑américain de sexe masculin sur trois, globalement, aboutit en prisonNote de bas de page 14, Harlem a désespérément besoin d'intervenir différemment à l'égard de la criminalité. 

Une collaboration avec Hollow Water, dans le but de vérifier comment appliquer ses réussites à la communauté de Harlem, serait très utile pour tenter de trouver une solution différente et efficace permettant de prévenir la criminalité. Pour sa part, Hollow Water profiterait d'un projet jumeau qui reprend bon nombre de ses propres principes. Un exemple de l'application de son protocole à un environnement urbain auprès de communautés ethniques diverses lui permettrait d'ouvrir le dialogue au sujet d'autres contextes où le programme de Hollow Water peut fonctionner. En collaborant avec l'autre, chacun des programmes peut mettre l'autre au défi de prendre de nouveaux risques, de trouver de nouvelles solutions et de poursuivre sa lutte dans le but de guérir les communautés et de mettre fin au cycle de la violence.

Notes de bas de page

  1. 1

    L.R. (1985), ch. C-46.

  2. 2

    [1999] 1 R.C.S. 688.

  3. 3

    R. c. Hamilton, 2003 CanLII 2862 (C.S. ONT.); R. c. Spencer, 2003 CanLII 36890 (C.S.ONT.).

  4. 4

    R. c. Hamilton, 2004 CanLII 5549 (C.A. ONT.); R c. Spencer, 2004 CanLII 5550 (C.A. ONT.).

  5. 5

    [2000] 1 R.C.S. 207.

  6. 6

    172 C.C.C. (3d) 225.

  7. 7

    [1997] 3 S.C.R. 484.

  8. 8

    Voir aussi l'affaire Golden c. La Reine, 159 C.C.C. (3d) 449, dans laquelle la Cour suprême du Canada a accepté les arguments selon lequel les Afro-Canadiens et les Autochtones étaient surreprésentés dans le système de justice pénale; le Report of the Commission on Systemic Racism in the Ontario Justice System (Toronto : Imprimeur de la Reine de l'Ontario, décembre 1995) recommande que la Cour d'appel de l'Ontario revoie certains de ses principes sur le prononcé de la peine à la lumière de facteurs qui ont des répercussions néfastes sur les contrevenants de race noire dans la détermination de la peine.

  9. 9

    Dans l'affaire R. c. Carpenter, 165 C.C.C. (3d) 159, la Cour d'appel de Colombie-Britannique a confirmé une peine d'emprisonnement de six ans infligée à un délinquant autochtone pour importation d'héroïne. Malgré le passé difficile de l'Autochtone, et le fait qu'il n'avait pas de casier judiciaire, le tribunal a conclu que la gravité de l'infraction justifiait la peine imposée.

  10. 10

    Correctional Association Basic Prison and Jail Fact Sheet, États-Unis, mars 2006.

  11. 11

    Boeree, C. George. Abraham Maslow, 1998, extrait le 18 novembre 2004 à l'adresse http://www.ship.edu/~cgboeree/maslow.html.

  12. 12

    Clear, Todd. Punishment: The U.S. Record, conférence prononcée au New School College of Social Research, 1er décembre 2006.

  13. 13

    Western, Bruce. Punishment: The U.S. Record, conférence prononcée au New School College of Social Research, 1er décembre 2006.

  14. 14

    Idem.

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