Petit Manuel de Justice Réparatrice
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Introduction :
Les personnes à qui l’on a demandé de contribuer à
l’élaboration de ce petit manuel de justice réparatrice
ont toutes pris part, depuis de nombreuses années, au mouvement de justice
réparatrice qui existe au Canada et à l’étranger.
Cet ouvrage est conçu pour vous offrir un outil de formation élémentaire.
Les thèmes qui sont traités dans les divers modules ont été
choisis par les rédacteurs et les intervenants qui les ont jugés
utiles pour éduquer les communautés au concept de justice réparatrice
et pour faire participer les citoyens à une réflexion plus approfondie
sur le système de la justice pénale. Certains des modules sont
courts et ne visent qu’à attirer votre attention sur quelques éléments
clés qui permettront de soulever des questions dont vous pourrez débattre.
D’autres sont plus longs et ont pour but de nourrir votre réflexion.
Selon la longueur des séances pédagogiques, il se peut que tous
les modules ne soient pas utilisés. On estime que trois journées
complètes au minimum seront nécessaires pour que les participants
apportent une contribution valable et assimilent adéquatement tous les
modules. Théoriquement, nous recommandons de dispenser la formation au
cours d’une semaine complète. Toutefois, les modules peuvent également
être présentés hebdomadairement, selon la disponibilité
des participants. Si ce manuel vous conduit à approfondir avec autrui
la réflexion sur les possibilités qu’offre la justice réparatrice,
sur la complexité de ce concept, et s’il vous incite à en
apprendre davantage sur la façon dont il peut offrir un moyen constructif
de transformer la justice, il aura alors atteint son objectif.
Je vous souhaite une bonne lecture!
Pierre Allard, président
Juste.Équipage
Ottawa (Ontario)
Canada

Module 1 :
La justice réparatrice
par Pierre Allard, président
Juste.Équipage
En 1988, on m’a demandé de faire partie de l’équipe
du Service correctionnel du Canada (SCC), qui était chargée de
rédiger un énoncé de mission pour le compte du Service.
Je me souviens très clairement des discussions enflammées que
nous avons eues lorsqu’il a été suggéré que
les victimes devraient être mentionnées dans l’énoncé
de mission. Pour finir, le groupe minoritaire est parvenu à faire inscrire
une petite ligne dans l’énoncé de mission du SCC (valeur
fondamentale 1, 1 : 10). Vingt ans plus tard, le SCC dispose d’une division
intégrale qui se consacre aux victimes et le gouvernement actuel a nommé
un ombudsman pour les victimes.
Victor Hugo nous dit : « Rien n’est plus puissant qu’une
idée, si l’heure est venue de la dévoiler » . Cette
citation exprime fort bien l’incroyable intérêt qu’a
suscité la justice réparatrice au cours des dernières années.
Nous sommes aujourd’hui bien loin des efforts solitaires entrepris par
quelques pionniers tels Mark Yantzi et David Worth lors de l’Elmira Project
(programme de réconciliation entre la victime et le délinquant,
1974), David Daubney qui présidait le groupe auteur du rapport de 1988
intitulé Des responsabilités à assumer et Howard
Zehr avec son ouvrage fondamental Changing Lenses (1990).
Aujourd’hui, si vous tapez les termes « justice réparatrice
» sur le moteur de recherche « Google » , vous verrez apparaître
plus de cent pages d’entrées. Dans le cadre des forums de justice
communautaire qu’elle met sur pied, la Gendarmerie royale du Canada (GRC)
organise désormais régulièrement des conférences
de familles (initiative qui a vu le jour en Nouvelle-Zélande avec les
Maori), et des juges comme Barry Stuart et Bria Huculak ont contribué
à l’augmentation du nombre de cercles de détermination de
la peine. Pour les cas les plus graves, sous la houlette de David Gustafson,
les initiatives de justice communautaire réservent une place importante
à la médiation. Le Code criminel de 1996, alinéas
718e) et f), précise que les objectifs explicites de
la détermination de la peine visent notamment à « assurer
la réparation des torts causés aux victimes ou à la collectivité
» et à « susciter la conscience de leurs responsabilités
chez les délinquants, notamment par la reconnaissance du tort qu’ils
ont causé aux victimes et à la collectivité. » .
Grâce à l’Association canadienne de justice pénale
(ACJP) et au Centre international pour la réforme du droit criminel et
la politique en matière de justice pénale (CIRDC), la conférence
de Vancouver de 1997 a pris un tournant et constitué un catalyseur pour
le concept de justice réparatrice. En 1999, la Commission du droit publiait
un document intitulé De la justice réparatrice à la
justice transformatrice et, en l’an 2000, elle a produit un document
vidéo De la justice réparatrice à la justice transformatrice
: Le défi des conflits pour les collectivités. Et que dire
du rôle essentiel joué notamment par David Daubney et Robert B.
Cormier qui ont permis l’adoption, à Vienne, le 18 avril 2002,
par la Commission des Nations Unies pour la prévention du crime, lors
de sa 11e séance, d’un ensemble de principes fondamentaux régissant
l’utilisation des programmes de justice réparatrice pour les affaires
criminelles. En Afrique du Sud, la Commission de la vérité et
de la réconciliation offre, à l’échelle internationale,
un exemple de justice réparatrice à l’œuvre avec ses
limites, mais également avec ses remarquables réussites. Les tribunaux
communautaires de village (les « gacacas » ) au Rwanda réappliquent
certaines pratiques tribales de justice réparatrice. Nous avons également
beaucoup à apprendre des membres de nos Premières nations qui
ont une riche tradition de justice réparatrice.
De façon assez surprenante, on pourrait faire valoir l’argument
irréfutable, dont la portée va évidemment bien au-delà
de ce petit manuel, que la justice réparatrice est véritablement
un trésor perdu à redécouvrir dans l’héritage
judéo-chrétien qui a fortement marqué la civilisation occidentale
et contribué à façonner les premiers codes juridiques.
Mais tout d’abord, nous allons préciser le concept de justice réparatrice.
Voici la définition que je donne au concept de justice réparatrice
: « La justice réparatrice nous dit que le fait de commettre un
crime va bien au-delà d’une simple infraction législative.
Il s’agit plutôt de la détérioration des relations
humaines au sein d’une communauté composée de personnes
réelles qui ont causé un préjudice à d’autres
personnes réelles. La question que cet état de fait soulève
est la suivante : Comment pouvons-nous améliorer les choses? »
J’aimerais vous proposer également deux autres définitions
de nature plus théorique. La première, formulée par Robert
B. Cormier, de Sécurité publique Canada, se lit comme suit : «
La justice réparatrice est une approche de justice axée sur la
réparation des torts causés par le crime en tenant le délinquant
responsable de ses actes, en donnant aux parties directement touchées
par un crime — victime(s), délinquant et collectivité —
l’occasion de déterminer leurs besoins respectifs et d’y
répondre à la suite de la perpétration d’un crime,
et de chercher ensemble une solution qui permette la guérison, la réparation
et la réinsertion, et qui prévienne tout tort ultérieur.
» (Cormier, 2002).
La seconde nous est proposée par Howard Zehr qui, après avoir
précisé : « Certains d’entre nous s’interrogent
quant à la sagesse et à l’utilité d’une telle
définition. Si nous reconnaissons qu’il faut des principes et des
modèles à suivre, nous sommes inquiets relativement à la
finalité de créer une définition rigide et à l’absence
de questionnement qui entoure celle-ci » , l’auteur poursuit ainsi
sur sa lancée : « Sans perdre de vue ces préoccupations,
voici ma suggestion quant à une définition pratique de la justice
réparatrice : La justice réparatrice est un processus qui englobe,
dans la mesure du possible, toutes les personnes concernées par une infraction
spécifique et qui a pour objectif de définir collectivement les
dangers, les besoins, les obligations découlant de cette infraction et
d’y faire face afin d’obtenir la guérison et de rétablir
du mieux possible l’ordre des choses » (Zehr, 2002).
En ce qui concerne ces définitions, il est évident que la justice
réparatrice s’efforce de faire participer le plus possible la ou
les victimes, le ou les délinquants et la collectivité. Il s’agit
d’un appel à faire montre d’un profond respect à l’endroit
de toutes les personnes concernées. Ces approches visent à écouter
attentivement toutes les parties et à mettre l’accent sur l’élément
de vérité de l’événement et sur la possibilité
de réparation. La justice réparatrice ne peut en aucun cas être
imposée aux personnes. Il s’agit d’une démarche volontaire
qui a pour objectif d’humaniser le processus juridique qui, au fil des
siècles, a pris un caractère professionnel et aseptisé.
La justice traditionnelle énonce le postulat suivant : Les délinquants
obtiennent ce qu’ils méritent. Le postulat de la justice réparatrice,
quant à lui, se lit comme suit : Il faut voir aux besoins des victimes
et à la responsabilité du délinquant qui doit réparer
les torts causés. Les questions que l’on se pose diffèrent
également. Dans le système de justice pénale, nous demandons
: Quelles lois ont été enfreintes? Qui est coupable? Quelles sont
les sanctions à appliquer? La justice réparatrice soulève
des questions bien différentes : Qui est la victime? Quels sont ses besoins?
À qui incombent ces obligations? Face à des approches si opposées,
il reste à savoir dans quelle mesure le système judiciaire traditionnel
produira des résultats positifs si nous ajoutons aux procédures
rigides qui le régissent des programmes et des processus de justice réparatrice.
La bonne nouvelle est que la règle de droit au Canada n’a pas à
être modifiée pour permettre divers points d’entrée
dans le système de justice pénal existant. Le programme de justice
réparatrice de la Nouvelle-Écosse a mis en évidence quatre
points d’entrée distincts éventuels : 1) avant l’inculpation
: au moment de l’intervention de la police; 2) après l’inculpation
: au moment de l’intervention de la Couronne; 3) avant la déclaration
de culpabilité ou avant le prononcé de la sentence : au moment
de l’intervention judiciaire; 4) après le prononcé de la
sentence : au moment de l’intervention des services correctionnels.
Si la règle de droit n’a pas besoin d’être modifiée,
une révolution similaire à celle qui s’est produite il y
a quelques années dans les salles d’accouchement des hôpitaux
devra avoir lieu au sein de notre appareil judiciaire, dit Wilma Derksen qui
ajoute : « Je pense que le même scénario se produit actuellement
pour nos tribunaux. Dans notre tentative de faire naître et de rendre
la justice, nous n’avons pensé qu’à établir
la culpabilité. Nous avons mis la salle d’audience uniquement entre
les mains de professionnels qui en ont fait un lieu stérile où
règnent la loi et l’ordre. Ils ont banni de la salle le père
qui s’évanouit et fait taire les hurlements de la mère.
De plus en plus, ils s’efforcent de faire disparaître de la scène
publique le processus ardu de prise de décisions pour l’intégrer
à la sphère de la négociation de plaidoyers, en ayant les
mêmes intentions que les médecins qui veulent un bébé
propre, qui ne court aucun risque, loin des bras de sa mère affaiblie.
C’est pourquoi nous sommes désormais confrontés à
des délinquants et à des victimes qui vivent des expériences
traumatisantes dans la salle d’audience. La même révolution
qui s’est produite dans la salle d’accouchement doit avoir lieu
dans la salle d’audience.
La justice ne consiste pas uniquement à établir la culpabilité
mais également à créer un état de paix et d’harmonie
entre la victime et le délinquant afin qu’ils puissent se rencontrer
à l’épicerie sans s’entretuer. Toutefois, la salle
d’audience est conçue de manière à les séparer.
Plus souvent qu’autrement, ceci renforce le sentiment de colère
qui existe entre les protagonistes, engendre davantage de désaccords
et exacerbe le conflit… Cependant, la justice ne peut naître que
dans le sang, l’émotion, le chaos et les choix. Le processus de
justice devrait tenir de tout cela. Les victimes et les délinquants sont
des intervenants de ce processus. Ils doivent se réapproprier le devant
de la scène, car c’est la place qui leur appartient. Nous devons
adapter la salle d’audience de la même façon que nous avons
adapté la salle d’accouchement pour les patients » . Quel
magnifique défi nous attend!
Suggestions
- Que pensez-vous de la dernière citation de Wilma Derksen?
- Rédigez votre définition personnelle de la justice
réparatrice.
- Veuillez nommer les programmes de justice réparatrice pour
chacun des quatre points d’entrée éventuels (avant l’inculpation;
après l’inculpation; après la déclaration de culpabilité;
après le prononcé de la sentence).
Ouvrages recommandés
- Berman, Harold J. Law and Revolution : The Formation
of the Western Legal Tradition. Harvard University Press, 1983,
9e impression, 1997. ISBN 0674517768
- Van Ness, Daniel et Karen Heetderks Strong, Restoring
Justice. Anderson Publishing, Cincinnati, 2e edition,
2002. ISBN 0870848909
- Zehr, Howard et Barb Toews (éditeurs). Critical
Issues in Restorative Justice. Criminal Justice Press, 2004.
ISBN 1881798518

Module 2 :
Historiques de participants
par Pierre Allard, président
Juste.Équipage
« Nous apprenons mieux si nous sommes sensibilisés à une
question donnée » . Ce grand principe éducatif est extrêmement
important lorsque l’on tente de présenter aux personnes le concept
de justice réparatrice. L’introduction d’un nouveau paradigme
amène nécessairement des points d’entrée dans l’historique
des participants. Nous avons constaté que l’exercice nommé
« la construction du mur » est un bon moyen d’obtenir l’historique
des participants de façon non menaçante. En janvier 2002, Jacqueline
Pelletier que j’avais engagée pour diriger, sous ma responsabilité,
le Secteur de l’engagement communautaire m’a fait découvrir,
lors d’un exercice de visualisation d’avenir, cet exercice essentiel.
Depuis lors, je me suis servi, avec succès, de ce processus dans plusieurs
contextes dont le plus dramatique et le plus déchirant a été,
en février 2007, le Rwanda. Laissez-moi vous en expliquer le fonctionnement.
Il vous faut pour commencer de grandes feuilles de papier et autant de crayons
marqueurs qu’il y a de participants. Les feuilles de papier doivent être
fixées au mur en trois différentes sections. Une des sections
s’intitulera « Mur personnel » , la deuxième section,
« Mur politique » et la troisième « Mur du traitement
des prisonniers » (cette troisième section peut varier en fonction
de l’intérêt du groupe visé et pourrait par exemple
s’intituler « Mur du traitement des victimes » ). Vous assignerez
à chaque mur une période de temps qui demeurera inchangée.
À titre d’exemple, au Rwanda, nous avions divisé chaque
mur en deux segments temporels précis : jusqu’en 1994 (année
du génocide) et de 1994 à aujourd’hui.
Le groupe de participants est ensuite divisé en trois, au hasard, et
chaque groupe est envoyé devant un mur précis. On donne à
chaque membre du groupe l’instruction suivante : Veuillez écrire
sur le mur qui vous est assigné les souvenirs positifs ou négatifs
qui vous viennent à l’esprit, en gardant le silence. Après
quinze minutes environ, les personnes qui se trouvent devant le mur numéro
trois sont invitées à se déplacer jusqu’au mur numéro
un; les personnes installées devant le mur numéro deux se déplacent
jusqu’au mur numéro trois et les personnes qui font face au mur
numéro un se rendent au mur numéro deux. Quinze minutes plus tard
environ, les personnes se déplacent à nouveau vers le mur sur
lequel elles n’ont pas encore inscrit leurs souvenirs.
Lorsque le processus d’écriture sur les murs est terminé,
invitez les personnes à se déplacer devant les trois murs, toujours
dans le silence, comme lors d’un pèlerinage, afin qu’elles
puissent intégrer certains renseignements concernant les existences des
autres participants. Assurez-vous de laisser aux participants suffisamment de
temps pour aller au-delà de la phrase écrite et comprendre les
sentiments qu’elle peut évoquer.
Lorsque ce « pèlerinage » silencieux devant le mur est terminé,
invitez les participants à discuter de ce qui leur a fait une forte impression.
Ce n’est pas le temps de la discussion ou des éclaircissements
mais simplement un moment de partage respectueux concernant la joie ou la peine
qui existe au-delà des mots exprimés. Dans tous les cas, la pleine
portée des émotions humaines sera inscrite sur les murs. Il y
aura des événements heureux mais également bon nombre d’événements
tristes et de tragédies. Il se peut que vous soyez surpris quant au nombre
de personnes qui expriment ainsi qu’elles ont été victimisées,
harcelées et blessées. En règle générale,
ce procédé permet de tisser un important lien d’humanité
et conduit à un profond respect pour l’histoire et le passé
humains qui existent derrière les mots écrits et au-delà
de ceux-ci. Dans le cas du Rwanda, les participants avaient de la difficulté
à en croire leurs yeux, tant les trois murs affichaient d’émotions
négatives. À cette lecture, ils ont ressenti une profonde déprime
qui les a certainement conduit à être plus attentifs au concept
de justice réparatrice qui pouvait, l’espéraient-ils, leur
offrir une lueur d’espoir. Si les groupes auprès desquels vous
travaillerez n’auront pas un vécu aussi horrible que les survivants
ou les auteurs du génocide, vous serez sidérés de constater
à quel point l’expérience humaine est similaire dans le
monde entier lorsque les humains sont confrontés aux injustices, à
la douleur et à de nombreuses luttes pour leur survie.
Nous vous invitons à conserver les trois murs et leurs inscriptions
durant toute la séance de formation. En effet, en tant que leaders, vous
pourriez trouver très utile de faire référence aux vécus
de vos participants, tels qu’ils auront été exprimés
sur les trois murs, pour mieux faire comprendre votre enseignement au sujet
de la justice réparatrice.
Suggestions
- Vers la fin de la séance de formation, demandez aux participants
si le concept de justice réparatrice leur a permis de faire une interprétation
différente de certains des événements dont il est fait
mention sur les murs.
- Le dernier jour de formation, demandez aux participants d’envisager
l’avenir avec une lentille réparatrice, sous forme de souhaits,
et d’inscrire certains de ces souhaits sur le mur approprié.
Ouvrages recommandés
- Je ne connais pas de ressources traitant de cet exercice précis,
mais si elles existent, j’aimerais beaucoup que l’on m’en
fasse part.

Module 3 :
Lesracines de la violence et l’ombre du transfert
par Rod Carter, directeur
Programme de justice réparatrice
Université Queen’s
Les racines de la violence
Il semble que les êtres humains soient incapables de résoudre
leurs conflits autrement que par la violence. La vengeance, semble-t-il, fait
partie intégrante de l’ADN des êtres humains. Comme le rapporte
la psychologue Nancy Reeves : « La vengeance est la drogue la plus attrayante
que nous possédions » . Au cours des cinquante dernières
années, René Girard, de l’Université Stanford, s’est
imposé dans de nombreux milieux en tant que leader pour expliquer les
racines de la violence. Ses écrits et ses recherches ont mené
à la mise sur pied du forum annuel sur la violence et la religion. L’Université
Saint-Paul d’Ottawa a eu le privilège d’accueillir ce tout
dernier forum.
René Girard a élaboré une théorie mimétique
qui, selon lui, explique la dynamique centrale qui régit le désir
humain et les modèles de violence. Selon cet auteur, nous sommes confrontés,
dès notre plus tendre enfance, à ce qui est souhaitable pour les
personnes que nous prenons comme modèles et, par conséquent, nous
calquons les désirs de nos modèles. Nous pensons souvent que nos
désirs sont spontanés mais, dans les faits, nous les avons appris
des autres. Le désir nait de la prise de conscience d’un vide qui
est en nous, un vide non seulement matériel mais également moral.
Nous désirons être en « imitant quelqu’un d’autre
» . Nous faisons face à une personne qui désire quelque
chose et nous lui emboîtons le pas. S’il peut être difficile
et même humiliant de l’admettre, notre plus profond désir
est de devenir nous-mêmes, en nous appropriant l’être du modèle
que nous imitons. L’objet tire son éclat du désir du modèle,
mais n’y trouve aucune satisfaction.
Dans sa recherche, Girard se concentre sur les modèles de violence et
sur l’utilisation d’un bouc émissaire. La mimèse,
notion issue de la théorie mimétique, peut facilement conduire
à la rivalité qui mène elle-même à la violence,
physique ou non. En soi, la violence est mimétique et elle rend les humains
de plus en plus semblables, ce qui engendre encore davantage de violence. Une
telle violence ainsi répétée risque de devenir incontrôlable.
Girard a découvert que, dans les cultures anciennes, lorsqu’un
groupe était sur le point de s’autodétruire pour cause de
violence mutuelle, le recours à un bouc émissaire avait un mystérieux
effet calmant. L’utilisation d’un bouc émissaire était
décrétée en ayant recours à la mise à mort
ou à l’expulsion d’un individu ou d’un groupe donné.
Le bouc émissaire permettait de restaurer la paix au sein du groupe.
Au fil du temps, les premiers humains ont utilisé ce processus de façon
ininterrompue, ce qui leur a permis de comprendre que le moyen le plus efficace
de prévenir la violence incontrôlable était de décharger
les tensions pesant sur le groupe, sur des individus ou des groupes d’individus
donnés. Il n’est pas nécessaire de réfléchir
longuement pour nommer des exemples d’utilisation, à vaste échelle,
de boucs émissaires durant toute l’histoire du vingtième
siècle.
Si l’on accepte la théorie de Girard sur l’utilisation d’un
bouc émissaire, on en vient à la conclusion que, parfois, les
délinquants peuvent facilement devenirs les boucs émissaires d’une
communauté qui désire décharger sur ceux qui ont attaqué
sa structure un châtiment « illimité » . L’appel
au châtiment « exagéré » que l’on entend
dans certains quartiers représente bien souvent le désir de décharger
sur le délinquant les maux dont la communauté est atteinte. Les
gouvernements eux-mêmes peuvent parfois agir ou être perçus
comme agissant de façon à marginaliser, au nom de l’ensemble
de la société, certains segments de la population, comme les délinquants.
Suggestions
- Que signifie pour vous être un être humain qui fait
preuve d’empathie dans notre société actuelle?
- Croyez-vous que notre désir et ses conséquences résultent
de notre tentative d’imiter autrui?
- Pensez-vous que la société actuelle continue d’utiliser
le mécanisme du bouc émissaire afin de se disculper? Discutez!
Ouvrages recommandés
- Girard, René. Le Bouc émissaire.
1982. ISBN 2253037389
- ———. La Violence et le sacré. 1972.
ISBN 2012788971
- Bailie, Gil. Violence Unveiled. Humanity at the Crossroads.
New York, Crossroad Publishing, 1997. ISBN 0824516451
L’ombre du transfert
Carl Jung, psychiatre suisse, a contribué grandement à nous faire
comprendre le mécanisme de la violence grâce à l’élaboration
de sa théorie de l’ombre.
Il écrit : « Malheureusement, il ne fait aucun doute que l’être
humain est, dans l’ensemble, moins bon qu’il l’imagine ou
désire l’être. Nous portons tous une ombre et moins celle-ci
s’exprime dans la vie consciente d’une personne, plus elle est noir
et dense. Si une personne est consciente d’une infériorité,
elle sera à même de la corriger. De surcroit, cette infériorité
est en permanence confrontée aux intérêts d’autrui
et, par le fait même, continuellement sujette à se modifier. Si
elle est réprimée et se trouve isolée de notre conscience,
elle ne sera jamais corrigée et risquera d’éclater sans
prévenir dans un moment d’inconscience. Pour tous les événements
de l’existence, elle constitue une difficulté inconsciente qui
vient contrecarrer nos meilleures intentions.
Nous portons tous en nous notre passé, à savoir, l’homme
inférieur et primitif animé de ses désirs et de ses émotions,
et c’est uniquement au prix d’un effort colossal que nous pouvons
nous détacher de ce fardeau. Si ce détachement s’accompagne
d’une névrose, nous devons invariablement composer avec une ombre
bien plus présente et si nous souhaitons guérir, il nous faut
absolument trouver un moyen de faire coexister notre personnalité consciente
et notre ombre. »
L’un des aspects les plus importants de notre guérison et de la
guérison de notre planète est la propension à affronter
notre ombre, c’est-à-dire les sentiments qui nous habitent et les
parties de nous-mêmes que nous avons rejetées, réprimées
ou reniées.
Lorsque nous sommes enfants, nous apprenons à rejeter et à réprimer
nos sentiments vulnérables pour devenir forts et puissants ou à
réprimer la violence et l’agressivité qui sont en nous pour
devenir doux et vulnérables. Lorsque nous réprimons notre agressivité
et notre vulnérabilité, nous devenons des personnes agréables,
modérées qui ne constituent pas un danger pour la société.
Dans tous les cas, nous perdons non seulement des éléments essentiels
de notre personnalité et de notre moi profond, mais également
une grande partie de notre énergie vitale.
Les sentiments qui nous habitent et les parties de nous-mêmes que nous
avons réprimées ne disparaissent pas uniquement parce que nous
les refusons. Si nous ne trouvons pas des moyens de les exprimer, ils commencent
à apparaître de façon déformée ou nous entrainent
progressivement à nous trouver dans des situations où ils auront
l’occasion d’émerger. À titre d’exemple, si
vous avez réprimé la violence qui est en vous, vous aurez accumulé
de la colère. Si vous ne trouvez pas un moyen d’exprimer cette
colère d’une manière constructive et directe, elle apparaîtra
sous forme d’hostilité indirecte et voilée ou elle éclatera
tôt ou tard en rage explosive ou en violence. Il se peut fort que vous
soyez attiré par des personnes agressives, avec l’intention inconsciente
de déclencher votre propre colère.
Bon nombre de disciples de Jung ont approfondi la métaphore du concept
de l’ombre. Robert Bly précise : « L’ombre est le grand
sac que nous traînons derrière nous » et qui contient toutes
les parties sombres de nous-mêmes que nous aimerions tenir secrètes.
L’ombre comprend éventuellement nos sentiments de colère,
d’égoïsme, de jalousie, de fierté, d’insécurité,
notre caractère sauvage et notre penchant destructeur. Tôt ou tard,
lorsque nous les projetons sur autrui — mari, femme, enfant, ami, voisin,
collègue ou race et culture différentes, ces sentiments débordent
de notre sac.
La pratique spirituelle de l’ombre comprend l’aptitude à
pouvoir reconnaître ces éléments, lorsqu’ils surgissent
dans nos existences, et à les affronter.
Nous laisserons pour finir la parole à Carl Jung qui nous dit ceci :
« La reconnaissance de l’existence de notre côté sombre
permet de relativiser le bon et le mauvais qui se trouvent en nous et de transformer
ces deux entités en deux moitiés d’un tout paradoxal »
.
Suggestions
- Êtes-vous d’accord avec Jung qui prétend que
nous avons tous un côté ombre qui comprend des émotions
et des traits psychologiques négatifs?
- Vous souvenez-vous d’une période où votre colère
ou penchant destructeur est apparu et vous a occasionné des problèmes?
- Selon Jung, nous permettons à nos diverses natures, bonnes
et mauvaises, de cohabiter tout en ayant conscience de synchroniser l’ensemble
de nos traits psychologiques. Discutez!
Ouvrages recommandés
- Jung, C.G. L’Homme et ses symboles. Paris
: Robert Laffont, 1982. ISBN 2221027205
- ———. Memories, Dreams, Reflections.
New York : Vintage, 1989. ISBN 0679723951
- Vardey, Lucinda, God in all Worlds. An Anthology of
Contemporary Spiritual Writing. Alfred A. Knopf Canada, 1995.
ISBN 0394280016

Module 4 :
Déshumanisation, diabolisation et crimes haineux
par Rod Carter, directeur
Programme de justice réparatrice
Université Queen’s
Ver Redekop, directeur du programme de maîtrise en résolution
de conflits de l’Université Saint-Paul, traite du sujet des racines
du meurtre et du génocide où la diabolisation tient une large
place. Les deux facteurs ci-après peuvent inciter des groupes de personnes
à « sacrifier » leurs pairs :
- Les souvenirs ou les sentiments associés à des querelles historiques
peuvent stimuler le besoin de victimiser les autres;
- La déshumanisation altère la perception à un point
tel qu’il devient « acceptable » de détruire l’ennemi.
Lors des périodes d’hostilités exacerbées notamment,
les souvenirs que l’on a des autres et la déshumanisation à
leur endroit conduisent à la diabolisation d’un groupe donné.
La diabolisation de « l’autre » , qui est alors désormais
perçu comme l’ennemi, s’opère du point de vue d’une
société qui désire surveiller ses membres afin que «
l’autre » reste confiné à son rôle d’ennemi.
La crainte qu’éprouve l’ensemble de la société
envers les délinquants sexuels, notamment les pédophiles, et les
délinquants à risque élevé conduit fréquemment
à une forme de stéréotypes qui laisse peu de place à
un modèle de réinsertion productive. Une personne qui est déshumanisée
ou diabolisée se sent humiliée et dégradée, et elle
est très susceptible de se trouver en état de détresse.
Cet état peut facilement se transformer en rage ou en désir de
vengeance et faire ainsi augmenter d’autant plus les actes préjudiciables
commis par la personne « rejetée » .
Avec quelle facilité nous en venons à diaboliser les ennemis
et à faire porter le blâme sur quelque chose qui ne nous appartient
pas reste un des grands mystères de l’existence. À l’instar
des individus, les États agissent de cette manière.
Barbara Coloroso a récemment écrit sur la question du génocide
qui, bien souvent, fait suite au processus de diabolisation. Elle nous dit :
« Le génocide n’existe pas en dehors de la sphère
comportementale ordinaire des êtres humains. Parallèlement, cette
forme de meurtre collectif n’est ni normale, ni naturelle, ni nécessaire.
Il s’agit de la forme la plus extrême de l’expression de la
persécution, un comportement beaucoup trop répandu qui est appris
au cours de l’enfance et qui est enraciné dans la haine et le mépris
envers un autre être humain qui a été jugé, par le
tyran et par ses complices, comme étant sans valeur, inférieur
et ne méritant pas le respect » . J’ajouterais que la persécution
est, en fait, un acte délibéré et délibérément
hostile qui vise à blesser, à faire naître la peur par la
menace d’actes de violence supplémentaires et à engendrer
la terreur. Trois facteurs caractérisent la persécution. Premièrement,
un déséquilibre par rapport au pouvoir fait en sorte que le tyran
est généralement perçu comme plus âgé, plus
imposant, plus fort, doué sur le plan verbal et occupant une place plus
élevée dans l’échelle sociale. Ensuite, le tyran
agit avec l’intention délibérée de blesser sa victime
et de lui infliger de la douleur psychique ou physique; il espère que
ses actes seront blessants et prend plaisir à infliger des blessures.
Pour finir, il existe une menace d’agressivité supplémentaire
lorsque le tyran et le persécuté savent que la persécution
peut se produire et se produira de nouveau. Lorsque la persécution augmente
en intensité et que la situation n’est pas corrigée, on
voit alors poindre un quatrième élément, la terreur. La
persécution est en fait la violence systématique utilisée
pour intimider et maintenir la domination. Lorsque la terreur s’instaure,
le tyran peut agir sans crainte de récriminations ou de représailles.
L’enfant persécuté se sent si impuissant qu’il est
peu probable qu’il se défende ou qu’il dise à quelqu’un
qu’il est victime de persécution. Le tyran escompte que les spectateurs
participeront aux actes de persécution ou, tout au moins, qu’ils
ne feront rien pour y mettre fin. C’est ainsi que s’installe le
cercle de violence et que, sans surprise aucune pour les adultes qui travaillent
auprès de délinquants, jeunes ou adultes, ce moyen est devenu
leur principal « mode opératoire » .
Toutes tentatives sérieuses visant à éliminer la déshumanisation
et la diabolisation au sein de notre société devraient cibler
le facteur de persécution qui est présent dans notre système
scolaire, des petites classes à l’université. Dans les services
correctionnels, le fait d’aider les délinquants à prendre
conscience de leur « mode opératoire » destructeur contribuera
à faire de nos communautés des endroits sûrs.
Il serait trop facile de croire que cette tendance à la déshumanisation,
à la diabolisation et à la persécution ne fait pas partie
de tous les êtres humains. Elle n’est pas uniquement le lot des
« auteurs de génocide » ou des délinquants qui composent
nos établissements. Nous sommes nous aussi capables d’accomplir
de tels actes. La capacité à faire le mal existe en chacun de
nous. Refuser d’admettre cette vérité consiste à
vivre dans un monde imaginaire, aseptisé. Comme le dit Alexandre Soljenitsyne
en si beaux termes : « Si seulement les choses étaient aussi simples!
Si seulement il y avait quelque part des méchants responsables de tous
les maux et si seulement il suffisait de les éloigner de nous et de les
détruire. La ligne de démarcation entre le bien et le mal traverse
le cœur de tout être humain. Qui est prêt à arracher
une partie de son cœur? » . Mahatma Gandhi, quant à lui,
nous dit : « Il est désormais temps d’accepter la haine qui
fait partie de nous. Les seuls démons qui existent sont ceux qui vivent
au plus profond de nos cœurs » .
Il est judicieux d’accepter notre ombre et d’en prendre possession,
de nommer nos démons, de tirer des enseignements de ces derniers et de
reconnaître que nous ne sommes pas seuls à surmonter le défi
que posent la déshumanisation et la diabolisation. Le conseil de Francis
of Assissi est un conseil à suivre : « Aimons le lépreux
qui se trouve en nous » .
Suggestions
- La persécution peut augmenter en intensité de façon
terriblement rapide. Avez-vous déjà subi ou infligé des
actes de persécution ou assisté à de tels actes?
- Quelles sont les formes de pouvoir que vous utilisez dans votre
vie, au quotidien, de façon hebdomadaire et annuelle?
Ouvrages recommandés
- Coloroso, Barbara. The Bully, the Bullied and the Bystander,
HarperCollins, 2002. ISBN 9780060014308
- Keen, Sam. Faces of the Enemy : Refletion of the Hostile
Imagination, San Francisco : Harper & Row, 1986. ISBN 0062504711
- Rusesabagina, Paul (avec la collaboration de Tom Zoellner).
Un homme ordinaire, Buchet-Chastel, traduit de l’anglais
par Odile Demange, 2007. ISBN 9782283022047

Module 5 :
Traitementdes délinquants et des victimes d’actes criminels
par David Shantz
Aumônier de prison pour le SCC de la région du Québec
Si nous décidons d’envisager la justice réparatrice avec
sérieux, quelles conséquences cette démarche aura-t-elle
sur la façon dont nous traitons les délinquants et les victimes?
Ce module est présenté en cinq parties :
A. Nous traiterons les victimes et les délinquants
comme des personnes à part entière.
Si nous décidons d’envisager la justice réparatrice avec
sérieux, les victimes et les délinquants devront être reconnus
comme des personnes à part entière. Tout ce qui les concerne,
comme leurs noms, leur réputation, leurs familles et les communautés
auxquelles elles appartiennent devra être traité avec un profond
respect. Nous ne devons pas les déshumaniser en leur attribuant des numéros
ou d’autres étiquettes qui font oublier leur dignité et
leur identité individuelle.
Un homme dont la mère avait été tuée dans un accident
de voiture rapporte que durant tout le procès, la Poursuite et l’avocat
de la défense ont fait mention d’elle en l’appelant la «
dame » . Elle ne représentait qu’un élément
de preuve pour la Poursuite et qu’un élément d’attaque
pour l’avocat de la défense qui voulait prouver que son client
n’était pas responsable de sa mort. Le fils est sorti du procès
très en colère et blessé : « Pourquoi donc ne pouvaient-ils
pas nommer ma mère par son nom? » s’est-il demandé
tristement.
Il arrive également que les délinquants soient traités
de façon inhumaine. Les appellations négatives dont nous faisons
usage pour désigner le délinquant et son comportement ne font
que renforcer les pensées négatives du délinquant et de
la victime.
Nous devons nous convaincre qu’il nous faut écouter et respecter
ce que le délinquant et la victime ont à dire. Nous devons nous
convaincre qu’ils méritent une place à la table de discussion
et doivent bénéficier de tous les privilèges accordés
aux autres s’ils acceptent les lignes directrices et la discipline définies
par le groupe.
Nous devons nous laisser guider par les valeurs éthiques qui accordent
une large place à l’intérêt commun au détriment
de l’intérêt personnel.
Lorsque nous adoptons ces valeurs qui comportent des caractéristiques
telles que l’intégrité, l’impartialité, le
courage de dire la vérité, la volonté de respecter la loi,
d’assumer ses responsabilités et d’être responsable,
nous en venons à croire que même les personnes les plus violentes
pourront modifier leur comportement destructeur pour adopter un mode de vie
constructif.
B. Nous nommerons des leaders compétents
pour diriger les programmes qui s’adressent aux délinquants et
aux victimes.
Si nous décidons d’envisager la justice réparatrice avec
sérieux, nous devrons prendre très au sérieux la question
du choix du leadership. Au premier abord, la justice réparatrice peut
sembler être une forme plutôt élémentaire de médiation
au cours de laquelle on recueille des renseignements qui visent à prononcer
une décision arbitraire pour résoudre un conflit. Plus souvent
qu’autrement, l’éventail des besoins des victimes et des
délinquants sont ignorés et le cas est réduit à
une simple forme de médiation.
La justice réparatrice est un processus qui nécessite un leadership
de la part de personnes douées en la matière, qui ont été
formées au concept de la résolution pacifique et à l’amiable
des conflits. Les leaders qui possèdent les qualités requises
ont acquis de solides convictions concernant la résolution à l’amiable
des conflits, car ils ont appliqué ces principes à leur propre
vécu.
Nous avons tous été victimisés et nous devons admettre
que nous avons également offensé les autres. Ce n’est qu’en
acceptant ces faits que nous pourrons devenir un leader. Nous recommandons fortement
que les futurs leaders prennent part à une séance en face à
face, à titre de victime ou de délinquant, avant de s’employer
à diriger un groupe.
La communauté blessée se soumettra de son plein gré à
l’autorité des leaders s’ils prêchent en premier lieu
par l’exemple. Ces leaders ne se présentent pas avec un programme
qui leur est propre pas plus qu’ils n’offrent au groupe de réponses
préconçues. Ils disposent d’outils pour aider les participants
à comprendre et à exprimer les sentiments qui les habitent et
qui sont associés aux événements qui se sont produits.
Les leaders compétents, du fait qu’ils doivent atteindre un degré
de satisfaction qui est à la fois équitable et réparateur
pour les participants, sont extrêmement essentiels au processus de justice
réparatrice.
De tels leaders ne ressemblent pas à ceux dépeints par Tana Dineen
dans son ouvrage intitulé Manufacturing Victims. Elle y décrit
certains leaders qui, à titre de fournisseurs de soins professionnels,
croient être les seuls à détenir les réponses. Elle
précise ce qui suit : « En règle générale,
il est évident que les diagnostics correspondent davantage aux croyances
des psychiatres qu’aux problèmes des patients » . Elle fait
cette observation lors de sa recherche sur la façon dont les psychiatres
diagnostiquent leurs patients et décident quel est le traitement qui
s’applique (préface, page 13). Elle poursuit sur sa lancée
en détaillant bon nombre d’études de cas pour lesquelles
les problèmes des victimes et des délinquants ont été
interprétés par les psychiatres de telle sorte que le traitement
prescrit ne puisse être administré que par le fournisseur de soins
professionnel. Le diagnostic a souvent peu de rapport avec les problèmes
réels du patient. Il a été posé dans l’intention
délibérée de créer une dépendance à
l’égard du fournisseur de soins.
Tous ceux qui désirent assumer un rôle de leadership en matière
de justice réparatrice devront être conscients de ce problème
afin de pouvoir le contourner.
Au sein d’un groupe à la dynamique efficace, le leadership sera
assumé par plusieurs personnes. Les victimes et les délinquants,
au fur et à mesure qu’ils se sentiront plus à l’aise
pour parler de leurs expériences, fourniront au groupe une forme de leadership.
Bien souvent, leurs idées et la compréhension qu’ils se
font du problème permettront aux membres du groupe d’atteindre
des niveaux d’ouverture et d’honnêteté qui sont essentiels
pour guérir et tourner la page.
C. Nous encouragerons les victimes et les délinquants
à briser leur isolement et à former une communauté avec
ceux qui, comme eux, vivent dans la souffrance.
Une communauté peut se définir comme un groupe de personnes qui
est concerné par une question ou un problème précis. En
ce sens, la communauté transcende la race, le sexe, l’âge,
la langue ou le lieu géographique. Nous traiterons les victimes, les
délinquants et toutes les personnes qui ont été victimes
d’une infraction comme une communauté de personnes qui cherche
à résoudre un conflit de façon pacifique. Lors de ce processus,
c’est l’infraction à l’origine de l’état
de souffrance et de douleur excessives qui incite les personnes à se
réunir pour former une communauté. Tous les êtres humains
sont égaux dans la souffrance, et le même sentiment de détresse
affecte les personnes qui soufrent. Bien souvent, les victimes et les délinquants
souffrent en silence. Très peu de personnes, y compris leurs amis, sont
disposées à écouter leur histoire.
En 1991, alors que je travaillais comme aumônier pour le Service correctionnel
du Canada, au Centre fédéral de formation, un établissement
fédéral situé à Laval, au Québec, nous avons
mis sur pied une activité intitulée Face à Face. À
cette poque, il y avait des règlements complexes qui interdisaient aux
délinquants et à leurs victimes de se rencontrer ou même
de communiquer par courrier; c’est pourquoi nous avons demandé
à des victimes qui n’étaient pas spécifiquement celles
des délinquants de venir à la prison pour rencontrer les détenus.
Si ces personnes n’étaient pas les victimes personnelles des délinquants,
elles avaient toutefois vécu des expériences similaires (dans
la prochaine section, je décrirai la préparation que doivent nécessairement
suivre les détenus, les victimes et les coordonateurs de l’activité.).
Lors de l’activité Face à Face, les victimes et les délinquants
ne se réunissent pas dans l’objectif de prouver la culpabilité
ou les actes répréhensibles des auteurs de crimes, tel qu’on
l’entend au sens de la loi territoriale. Ils se réunissent pour
affronter la souffrance et la douleur irrésolues, problèmes qui
ne relèvent pas des tribunaux. À titre d’exemple, même
si le crime commis est de nature très grave, il se peut que la police
et l’avocat de la Couronne portent une accusation de moindre gravité
parce qu’ils savent qu’il n’y a pas assez de preuves pour
établir le mobile et l’intention du crime qui a réellement
été commis. La Poursuite se contentera de ce qu’elle est
certaine de pouvoir prouver dans un tribunal devant un juge. Les victimes et
les délinquants savent que la Poursuite « conclura une entente
» afin de clore le dossier. C’est pourquoi victimes et délinquants
ne pourront guérir des blessures psychologiques et émotionnelles
qui résultent du comportement du délinquant ni tourner la page
sur cet événement. Bien souvent, les sentiments associés
à une justice qui n’a pas été pleinement rendue persistent
à jamais dans l’esprit de la victime et du délinquant. Qui
peut véritablement faire montre d’empathie envers eux? Qui peut
les encourager à trouver la voie de la guérison?
Les membres du groupe Face à Face se réunissent une fois par
semaine, durant cinq à six semaines. Chaque personne a l’occasion
de faire part de son expérience et de poser des questions aux autres
membres du groupe qui se compose de cinq détenus et de cinq victimes,
au maximum. Il y a également une personne supplémentaire qui représente
la communauté et qui offre une perspective du point de vue des voisins
qui vivent sur les lieux où le crime a été commis. Cette
expérience s’avère très positive pour ceux qui y
prennent part. Cette activité se poursuit à l’heure actuelle
dans plusieurs établissements correctionnels, d’un bout à
l’autre du Canada.
Dans un groupe de cette nature, les victimes et les délinquants ont,
pour la première fois, le sentiment qu’ils font partie intégrante
d’une communauté qui les accepte, en dépit de ce qui s’est
produit dans leur existence.
Ainsi, les délinquants sont appelés à parler de leur expérience,
ce qui, en soi, est important, mais ils sont également amenés
à exprimer des regrets pour les souffrances qu’ils ont causées
à leurs victimes. Auparavant, c’était uniquement au sein
de la salle d’audience que les détenus avaient l’occasion
d’exprimer, en public, des regrets pour leurs actes. Pour l’ensemble
des personnes concernées, il ne s’agit pas d’un endroit très
approprié pour parler de la souffrance, de la peur, de la colère
et des coûts émotionnels, physiques et psychologiques associés
au crime.
Il se peut que les victimes n’abordent pas vraiment le pardon à
l’aide de mots. Ce sont les actes plus que les paroles qui comptent. Si
l’on fait montre d’acceptation et de bienveillance à l’égard
des détenus, cela contribue à leur faire comprendre que les autres
les accepteront également une fois qu’ils seront libérés
de prison.
Les participants sont appelés à entendre les témoignages
d’autrui et à en tirer des enseignements, ce qui constitue un autre
avantage pour l’ensemble du groupe. J’ai réalisé que,
pour chaque personne, il y avait un point précis de leur expérience
qu’il leur était difficile d’aborder. Les délinquants
et les victimes peuvent surmonter leur peur et leur timidité lorsqu’ils
entendent les autres nommer cet « élément particulier »
de leur expérience.
Les avantages du programme Face à Face sont quelque peu particuliers.
En voici un aperçu.
- Étant donné que les personnes qui se réunissent ne
sont pas directement concernées par le même crime, le degré
d’émotions et d’intensité est plus objectif. Les
participants sont tous davantage conscients de ce qui se passe au sein de
la dynamique du groupe. Si la victime ou le délinquant direct était
présent, l’attention se porterait sur une personne en particulier,
ce qui limiterait la capacité des participants à tirer des enseignements
du vécu d’autrui.
- Le programme offre aux victimes et aux délinquants l’occasion
d’établir un dialogue. Bon nombre d’entre eux ont suivi
des thérapies mais ils n’ont jamais parlé à quelqu’un
qui, comme eux, ont véritablement vécu une expérience
de ce type. En raison du crime commis, ils seront toujours étroitement
liés les uns aux autres et cette activité offre un cadre qui
leur permet, sans crainte ni honte, de poser des questions directement à
l’autre personne ou de lui faire part de commentaires.
- Le temps a fait son œuvre et les émotions ne sont pas aussi
intenses que juste après le crime. Les parties respectives sont à
mêmes de témoigner de leur expérience de façon
plus objective.
- Il s’agit d’une initiative spéciale pour le délinquant
car, pour la première fois depuis qu’il est incarcéré,
il peut parler des détails relatifs à son cas avec un certain
nombre de personnes issues de la communauté. Avec ces personnes, il
sera à même de confronter les « démons » auxquels
il est confronté, en tant que prisonnier. De fait, il n’aura
plus à les combattre seul. Alors qu’il fait preuve d’humilité
devant le groupe, il se sent habilité à vivre. Les victimes
peuvent également faire l’expérience de sentiments semblables,
mais elles ont l’occasion de les exprimer dans la communauté
contrairement au détenu qui, lui, ne peut le faire dans le cadre de
l’établissement.
D. Nous attendrons que la victime ou le délinquant
soit prêt à prendre volontairement part au processus de réparation.
Les programmes de justice réparatrice ne sont efficaces que si les participants
s’y inscrivent de leur plein gré. Il est essentiel que l’ensemble
des membres de la communauté comprennent clairement ce fait. Parfois,
des personnes bien intentionnées tentent de persuader les victimes de
prendre part au processus alors qu’elles ne sont pas encore prêtes.
Les résultats peuvent être tout à fait désastreux
et la personne se trouver à nouveau victimisée.
Certaines personnes croient connaître tous les tenants et les aboutissants
du processus, toutefois, celui-ci requiert un tel degré d’honnêteté
et d’intégrité de leur part que parfois, elles se retirent
de l’activité. Les victimes et les délinquants se retirent
parce qu’ils se rendent compte qu’il leur est impossible de se cacher
derrière un avocat ou une interprétation de la loi. Ils ne sont
pas prêts ou pas disposés à être questionnés
au sujet de leurs émotions et de leurs mobiles par les autres victimes
ou délinquants.
Les délinquants peuvent avoir de la difficulté à accepter
le fait qu’ils sont également eux-mêmes des victimes. Pour
bon nombre d’entre eux, les émotions et les pensées associées
à la victimisation représentent une forme de faiblesse qui pourra
être utilisée contre eux comme une arme, si elle est admise. Ils
se plaisent à se considérer comme des leaders, comme des personnes
ne pouvant pas être contrôlées et non pas comme des suiveurs.
Lorsque les délinquants sont prêts à accepter qui ils sont
et s’ils sont préparés à parler de leur comportement
criminel sous l’angle des émotions qui les animent, ils peuvent
alors être admis au programme.
Fréquemment, certains détenus qui désirent prendre part
à cette activité rapportent qu’ils espèrent ainsi
faire bonne impression sur la commission des libérations conditionnelles
: la lettre que j’envoie à la commission des libérations
conditionnelles reprend uniquement les dates auxquelles les détenus ont
participé à l’activité. Ainsi, tous les renseignements
communiqués sont de nature confidentielle et ne seront pas divulgués
à l’extérieur du groupe.
Les délinquants qui désirent prendre part au processus doivent
accepter de déposer les armes qu’ils ont choisies et utilisées
pour s’octroyer du pouvoir et en ôter aux autres. Ils ont appris
comment utiliser ces outils de pouvoir pour créer, à leur avantage,
un déséquilibre leur permettant d’obtenir ce qu’ils
voulaient. Ces armes, utilisées pour intimider autrui, peuvent être
une arme à feu, un stylo pour établir des chèques falsifiés,
un air menaçant ou un ton de voix. Privés de ces outils, les délinquants
se sentiront quelque peu impuissants et lorsqu’ils seront forcés
de donner des réponses, ils éprouveront un certain malaise, étant
donné que le déséquilibre de pouvoir n’est plus en
leur faveur. L’autre personne a autant de pouvoir qu’ils en ont.
Le seul choix qui leur reste est de coopérer et de dire la vérité,
ce qui peut être une démarche douloureuse, ou de quitter lâchement
le groupe, ce qui est également une décision très pénible
à prendre.
Les victimes qui désirent prendre part aux programmes de justice réparatrice
doivent également accepter de déposer toutes les « armes
» qui pourraient leur procurer un avantage sur le délinquant.
Ces « armes » , qui comprennent notamment l’exagération
des faits, la déformation intentionnelle de la vérité,
les éclats de colère accompagnés de larmes et d’accusations
à l’endroit du délinquant visent à détourner
l’attention des autres portée aux victimes. Celles-ci se considèrent
comme les survivants d’une guerre et, par conséquent, elles croient
qu’elles sont en droit de faire tout ce qui est nécessaire pour
percer les lignes ennemies. La justice réparatrice exige que les victimes
cessent d’utiliser leur expérience comme un motif pour obtenir
des privilèges supérieurs à ceux qui sont accordés
à l’ensemble des membres de la société. Elles doivent
également reconnaître la violence et la colère qui les habitent
afin de pouvoir faire preuve d’empathie à l’endroit des délinquants.
Les programmes de justice réparatrice ne sont pas conçus pour
les curieux ou pour ceux qui ont un intérêt confinant au voyeurisme.
Chaque membre devrait être interrogé par les leaders du groupe
en vue d’évaluer la sincérité de sa participation.
Étant donné qu’il existe un degré élevé
de réelle communication entre les membres du groupe, les participants
doivent faire montre d’un profond respect pour les émotions et
les faits précis qui sont communiqués dans le groupe. La confidentialité
est de mise pour tous.
E. Nous proposerons aux victimes et aux délinquants
une démarche différente visant la compréhension de la vérité.
Dans notre pays, au sein de nos tribunaux, les victimes et les délinquants
sont appelés à jurer sur la bible et à répéter
les termes suivants : « Je jure de dire la vérité, toute
la vérité et rien que la vérité, et que Dieu me
soit en aide? » . Ce qui s’ensuit alors est une sérieuse
bataille entre le procureur de la Couronne et l’avocat de la défense
qui vise à établir quelle vérité sera retenue. L’objectif
du tribunal étant de déterminer la culpabilité du délinquant
et de le punir, le procureur de la Couronne ne choisira que la vérité
qui permettra de prouver la culpabilité. La défense, quant à
elle, sera tout aussi déterminée à présenter la
vérité qui prouve que son client est innocent.
Nous proposons une démarche différente qui consiste à
réunir tout d’abord les parties intéressées pour
les aider à mettre en évidence la douleur et la souffrance vécues.
La vérité de chaque personne est une chose très privée
et, si elle est utilisée dans un esprit de vengeance, elle sera sujette
à exagération. S’il existe une crainte de représailles,
la vérité sera niée. Il incombera alors au leader de diriger
volontairement l’attention de la communauté hors de ces deux impasses.
Il s’établira alors un processus qui permettra à chaque
personne de la communauté blessée d’exprimer sa vérité
sur la façon dont elle a vécu l’événement.
Alors que les membres du groupe abordent dans le détail l’événement
et les émotions qui y sont rattachées, sans aborder les raisons
qui ont conduit à ce dernier, la victime et le délinquant sont
encouragés à apprécier les sentiments et la vérité
du point de vue de l’autre personne. Les membres du groupe sont encouragés
à trouver un consensus concernant la véracité de l’événement.
Ensuite, hors consensus, ils peuvent s’entendre sur les sanctions et les
mesures disciplinaires appropriées devant être prises, lesquelles
devraient permettre à toutes les personnes concernées de guérir
et de tourner la page.
L’expression « compromis de la vérité » est
parfois utilisée par certains leaders pour décrire la bataille
qui se joue alors que chaque partie tente de parvenir à un consensus
concernant la véracité de l’événement. La
douleur éprouvée par les victimes et les délinquants découle
en partie du fait qu’ils ne connaîtront peut-être jamais l’entière
vérité sur ce qui s’est produit. En dépit de ce fait,
lorsque s’instaure un dialogue sain et efficace, nous apprenons comment
évoquer les détails inconnus avec amour et sérénité.
Pour terminer, je dois admettre que la guérison des blessures laissera
toujours des cicatrices et que le fait de tourner la page ne signifie pas que
nous ne penserons plus jamais à ce qui s’est produit.
Je crois qu’en empruntant la voie de la justice réparatrice, nous
serons habilités à admettre, sans honte et en toute générosité,
que cette expérience fait partie intégrante de notre personnalité.
C’est à partir de cette position influente que nous pouvons désormais
atteindre les victimes, les délinquants et les personnes de la communauté
et les inciter à surmonter, grâce au processus de justice réparatrice,
la douleur et la tristesse causées par un comportement destructeur.
Suggestions
- Que pensez-vous du programme Face à Face?
- Si vous étiez une victime, accepteriez-vous de rencontrer
le délinquant responsable de l’acte criminel perpétré
à votre endroit et, si oui, dans quelles conditions?
- Si vous étiez un délinquant, accepteriez-vous de rencontrer
votre victime et, si oui, dans quelles conditions?
Ouvrages recommandés
- Derksen, Wilma. Confronting the Horror : The aftermath
of violence. Amity Publishers. ISBN 0973155701
- Dineen, Tana, Manufacturing Victims : What the Psychology
Industry is Doing to People, Robert Davies Multimedia Publishing,
Westmount (Québec), 1996. ISBN 1552070123
- Hallock, Daniel. Hell, Healing and Resistance.
Plough Publishing House, 1998. ISBN 0874869595
- Zehr, Howard. Changing Lenses : A New Focus for Crime
and Justice. Herald Press, 1990. ISBN 0836135121

Module 6 :
Aider les victimes à pardonner et à oublier
par Rod Carter, directeur
Programme de justice réparatrice Université Queen’s
Un écrivain a dit du pardon qu’il était le « pèlerinage
du coeur; il s’agit d’aimer son ennemi » . Quel défi!
L’évêque Desmond Tutu qui a présidé la Commission
de la vérité et de la réconciliation en Afrique du Sud
a dit : « Le pardon n’est pas un état d’esprit qui
s’acquière facilement. Il exige de rouvrir des blessures qu’on
croyait guéries. Lorsqu’on garde rancune, on continue d’être
asservi. Lorsqu’on atteint un stade où l’on peut pardonner
— même si l’autre ne veut pas ou ne demande pas le pardon
— on cesse d’être une victime et on n’est plus l’otage
de l’autre. »
Le concept sud-africain Ubuntu signifie « exprimer notre humanité
par l’intermédiaire des autres » . Ainsi, notre humanité
émerge lorsque nous sommes sur le point de la reconnaissance et du pardon.
Dans l’ouvrage intitulé Spirituality of Imperfection,
on peut lire : « Nous ne pouvons être pardonnés que si nous
sommes prêts à pardonner, mais nous ne sommes capables de pardonner
que si l’on nous accorde le pardon; c’est uniquement en donnant
qu’on peut recevoir et l’on ne peut recevoir que si l’on a
donné » Pour explorer brièvement la distinction entre le
pardon et l’oubli, nous disposons de nombreux moyens didactiques efficaces.
C’est C.S. Lewis lui-même qui a dit : « Pardonner ne signifie
pas excuser, comme bon nombre de personnes semblent le croire. Elles pensent
que si on leur demande d’accorder leur pardon à une personne qui
a fait preuve de trahison ou de persécution envers elles, on tente de
faire croire qu’il n’y a pas eu réellement d’acte de
trahison ou de persécution. Mais si tel était le cas, il n’y
aurait rien à pardonner. Le pardon ne signifie pas que vous deviez faire
tout votre possible pour effacer toute trace de ressentiment qui est en vous,
tout désir d’humilier l’autre. »
Les étapes du pardon décrites ci-dessous s’appuient sur
le principe voulant que vous puissiez vous pardonner même si la personne
qui vous a agressé ne vous pardonnera pas :
- Décider de ne pas se venger.
- Demander à l’auteur du délit d’arrêter ses
agissements suffit parfois à y mettre un frein.
- Laisser la justice suivre son cours.
- Reconnaître la blessure qui est en soi et ne pas trouver d’excuses
à l’agresseur.
- Parler de sa blessure à quelqu’un (si possible à la
personne qui nous a blessés).
- Découvrir l’étendue de sa perte et faire son deuil;
un rêve irréalisé; ce que l’on nous a dérobé.
- Accepter sa colère et son désir de vengeance.
- Essayer de comprendre son agresseur (le pardon sera ainsi plus rationnel).
- Se pardonner.
- Trouver un sens à sa perte (en quoi a-t-on changé?).
- Si l’on n’a pas été aimé, il est difficile
d’aimer les autres, de leur pardonner.
Pour terminer, j’aimerais vous faire part d’une phrase de l’évêque
Desmond Tutu : « C’est une erreur de dire qu’il faut pardonner
et oublier... il faut plutôt se souvenir et pardonner. »"
Suggestions
- Êtes-vous d’accord pour dire que le soutien constitue
l’élément d’aide le plus important que nous puissions
offrir à une victime de crime. Pourquoi devrions-nous offrir du réconfort
à une victime, particulièrement si cette dernière ne
fait pas partie de notre famille ou de notre voisinage immédiat?
- Lorsque nous sommes confrontés aux réalités
du crime et de la victimisation, comment l’amour et le pardon envers
ceux qui nous ont fait du mal se situent par rapport au désir de vengeance
et à la quête de justice?
- La véritable réconciliation exige un effort de la
part des deux parties, la victime et le délinquant. Lors de ce processus,
tous deux doivent apporter leur contribution, grandir et tenter de s’ouvrir
à l’avenir. Êtes-vous en accord ou en désaccord?
Ouvrages recommandés
- Casarjian, Robin. Houses of Healing : A Prisoner's
Guide to Inner Power and Healing, Lionheart Press, 1995. ISBN
0964493306
- Derksen, Wilma. Confronting the Horror : The Aftermath
of Violence, Winnipeg (Manitoba) : Amity Publishers, 2002. ISBN
0973155701
- Enright, Robert et Joanna North. Exploring Forgiveness,
University of Wisconsin Press, 1998. ISBN 0299157741

Module 7 :
La justice réparatrice et la communauté
par Scott Harris, directeur
Direction de la justice réparatrice
Service correctionnel du Canada
Une des principales pierres angulaires sur lesquelles est fondée l’avènement
de la justice réparatrice est la reconnaissance que tout crime concerne
en dernier ressort la communauté. Les préjudices causés
par le crime sont vécus, non pas dans les salles d’audience et
lors des batailles juridiques, mais bien dans l’existence des vraies personnes.
Le crime se produit dans les communautés et affecte celles-ci au plus
au point. À l’instar des membres de la communauté, nous
ajustons notre existence au lendemain du crime, soignant nos blessures immédiates
et nous adaptant au fait que nous ne sommes pas autant en sûreté
que nous aurions pu nous l’imaginer auparavant. Les personnes qui sont
victimes de crime restent parmi nous ou, tout au moins, dans notre mémoire,
laissant un héritage empreint des blessures infligées et de l’innocence
enfuie. Les auteurs de crimes représentent également une présence
persistante. Ils voient le jour dans nos communautés. Ce sont nos enfants,
nos amis, nos voisins. Leurs familles demeurent parmi nous. En fin de compte,
ils nous reviennent lorsqu’ils ont purgé la peine, quelle qu’elle
soit, infligée par l’État. En outre, si nous sommes attentifs,
nous prenons pleinement conscience des facettes de l’existence qui ont
contribué à leurs actions.
À ce titre, la participation active de la communauté est un aspect
essentiel de la mise en œuvre de la justice réparatrice. La communauté
doit pouvoir exprimer les multiples facettes du préjudice subi. De même,
elle doit pouvoir exprimer leur désaccord face au comportement criminel,
ce qui permet de mettre en place le processus de reddition de comptes et de
clarifier l’entente collective concernant les règles sociales.
La communauté doit également avoir l’occasion de faire montre
de solidarité envers ceux qui ont été les plus affectés
par le crime, les victimes. De surcroît, elle a besoin d’entendre
le délinquant assumer ses responsabilités et faire des efforts
pour réparer, dans la mesure du possible, les torts causés. Pour
finir, la communauté a l’obligation d’assurer l’harmonie,
de reconnaître les causes sociales du crime et de s’y attaquer et
de permettre aux victimes et aux délinquants de réintégrer
le groupe, lorsque cela est approprié.
Faire participer la communauté à l’atteinte de ces objectifs
pose toutefois des défis importants pour les intervenants et les décideurs.
Apprendre à clarifier la signification de la communauté constitue
un de ces problèmes, et non le moindre. Pour de nombreuses personnes,
la communauté évoque plusieurs significations simultanées,
notamment un espace géographique, un groupe constitué de membres
familiaux et d’amis et, plus récemment, un groupe peu structuré
composé de connaissances virtuelles. Dans les cercles officiels, le terme
« communauté » est souvent utilisé comme un substitut
pour celui de « societé » — misant sur l’identité
nationale et sur le respect des priorités gouvernementales. À
ce titre, plusieurs universitaires en justice réparatrice ont commencé
à analyser les méthodes de définition de la communauté.
McCold, par exemple, a mis en évidence une méthode qui s’appuie
sur le concept de la macrocommunauté et de la microcommunauté
pour faire la distinction entre les différents aspects de la communauté.
Selon McCold, les microcommunautés sont les liens qui ont été
formés par le crime lui-même. Elles comprennent les personnes les
plus affectées par le crime. La macrocommunauté fait référence
aux communautés de plus grande envergure, telles que les communautés
géographiques, les milieux de travail, les associations. La participation
de chacun de ces types de communauté dépendra du type d’objectif
poursuivi en matière de justice réparatrice. La résolution
de toute infraction criminelle donnée nécessitera inévitablement
la participation de la microcommunauté. L’élaboration d’un
programme de justice réparatrice à plus grande échelle
ou la conception d’une intervention pour un modèle de crime systémique
nécessitera une plus grande attention de la part des macrocommunautés.
À titre d’exemple, le projet de guérison de la communauté
de Hollow Waters est un programme conçu pour s’attaquer au problème
des infractions sexuelles extrêmement fréquentes au sein d’une
communauté autochtone. Il exige que les leaders du programme s’occupent
des microcommunautés touchées, pour toutes les infractions qui
leur sont rapportées et de la macrocommunauté au sein de laquelle
les infractions se sont produites. Ce faisant, on a mis en évidence et
atteint différents objectifs pour renforcer le processus de guérison
que vivent les personnes et l’ensemble de la communauté (Native
Counselling Services of Alberta).
Les tensions inhérentes et les dynamiques de pouvoir qui sont déjà
présentes dans toute communauté donnée représentent
un autre défi qui se pose en matière de participation communautaire.
Ces tensions existent pour une multitude de raisons et elles peuvent être
relativement complexes. La plupart du temps, ces dynamiques sont un sous-produit
de ce qui fonctionne efficacement dans la communauté, notamment le gouvernement,
l’économie, la famille, l’éducation et les diverses
structures sociales. Pour des raisons pragmatiques uniquement, les personnes
se voient conférer des responsabilités qui les forcent à
exercer un pouvoir discrétionnaire et un contrôle sur la vie des
autres. Dans d’autres cas cependant, les structures de pouvoir finissent
par devenir dysfonctionnelles, ce qui mène à un niveau actif de
contrôle et d’oppression à l’avantage d’un groupe
particulier ou bien constitue une façon de nuire aux autres.
Inévitablement, les expressions positives et négatives du contrôle
social dans la communauté freinent la capacité des intervenants
en justice réparatrice à progresser dans leur travail. En termes
pragmatiques, les structures de pouvoir communautaires sont souvent confrontées
pour décider qui devrait ou ne devrait pas prendre part à une
intervention, et quels moyens devraient être utilisés pour «
encourager » la personne à participer. La coercition est souvent
présente. En outre, les dynamiques de pouvoir présentes entre
les membres de la communauté change la nature de leur participation.
Bien souvent, les personnes ajustent leur comportement lorsqu’elles sont
en présence des personnes qu’elles désirent impressionner
ou qu’elles craignent. Par conséquent, cet élément
peut affecter la capacité des participants à faire preuve d’une
totale honnêteté.
Par ailleurs, lorsque l’on s’efforce de reproduire l’harmonie
au sein de la communauté, les dynamiques négatives de contrôle
social sont bien souvent laissées de côté ou activement
maintenues lors des rencontres de justice réparatrice. Si l’on
prend par exemple le cas de la population nord-américaine, on constate
qu’un certain nombre d’adultes âgés sont à la
charge de membres de leur famille en raison d’une santé mentale
et d’un état de santé précaires. Étant donné
la nature confidentielle de ce type de relations et la dépendance des
personnes concernées, des cas d’abus se produisent parfois. Il
s’agit d’un problème difficile à résoudre.
Invariablement, les membres de la famille cachent la situation d’abus
et, lorsque celle-ci est découverte, ils agissent pour éviter
l’intervention intrusive, ce qui fait en sorte que l’abus se poursuit.
Un projet innovateur de justice réparatrice a été mis sur
pied pour s’attaquer à ce problème particulier. Il fait
appel à une plus grande variété de soutiens sociaux et
d’organismes communautaires pour faire face aux comportements négatifs
et assurer en même temps la disponibilité des soutiens (Groh).
On a fait ressortir des problèmes similaires affectant les femmes qui
vivent des relations de violence. Les femmes autochtones en particulier ont
évoqué la question de la justice réparatrice qui est utilisée
pour maintenir un contrôle oppressif sur leurs existences, au sein de
leurs communautés (Association des femmes autochtones du Canada).
La participation de la communauté demeure un objectif important et stimulant
pour les intervenants en justice réparatrice. Bien souvent, la question
de savoir quelle communauté faire participer et quelle forme de participation
est requise est établie essentiellement en fonction des circonstances
particulières du cas faisant l’objet de la discussion et du souhait
des participants. Par conséquent, il est impératif que les intervenants
exercent un rôle proactif durant ces discussions afin de veiller à
définir et à aborder la question des dynamiques de pouvoir et
de contrôle et de susciter et soutenir une participation efficace.
Suggestions
- Quel rôle la communauté devrait-elle jouer dans la
mise sur pied d’initiatives de justice réparatrice?
- La participation communautaire devrait-elle être à
l’appréciation de la victime et du délinquant immédiats
lors de toute intervention axée sur la justice réparatrice?
- Comment les intervenants en justice réparatrice peuvent-ils
se préparer à faire face aux structures de pouvoir qu’ils
connaissent mal lors d’une intervention axée sur la justice réparatrice?
Ouvrages recommandés
- Association des femmes autochtones du Canada. Aboriginal
Women and Restorative Justice : An Issue Paper, présenté
à l’occasion du Sommet national des femmes autochtones à
Cornerbrook, Terre-Neuve, 2007.
http://www.nwac-hq.org/en/documents/nwac-justice.pdf
- Groh, Arlene. The Restorative Justice Approaches to
Elder Abuse Project, Kitchener (Ontario) : Pandora Press, 2003.
http://www.sfu.ca/cfrj/fulltext/groh.pdf
- McCold, Paul. « What is the Role of Community in Restorative Justice
Theory and Practice? », Questions névralgiques de la justice
réparatrice, Sous la direction de Howard Zehr et Barb
Toews. Monsey, New York : Criminal Justice Press, 2004 : 155-171.
http://books.google.ca/books?id=iZE45N8IfrIC&pg=PA
155&lpg=PA155&dq=%22is+the+Role+of+Commu nity+in+Restorative+Justice+Theory+and+Practice%
3F%22&source=web&ots=7PslWwdp1q&sig=X_M5cP k5IsFDkZLKrKCh0gYwreg&hl=fr&sa=X&oi=book_resul
t&resnum=1&ct=result
- Native Counselling Services of Alberta. Une analyse
de rentabilité du processus holistique de guérison de la Première
nation de Hollow Water, Edmonton (Alberta), 2000.

Module 8 :
La justice réparatrice et les droits de la personne et le lien entre
le système classique et la justice réparatrice
par Philippe Landenne, S.J.
Juriste et aumônier de prison
Remarques préliminaires
Pour plusieurs raisons, Juste. Équipage a demandé à Philippe
Landenne, avocat, jésuite et aumônier de prisonbelge, de rédiger
ce module. Au cours des années 1990 et 2000, la Belgique a probablement
été le pays qui a fait le plus d’efforts pour implanter
des programmes de justice réparatrice au sein de ses prisons. L’initiative
a-t-elle été concluante? Est-elle concluante à l’heure
actuelle? L’analyse critique de Landenne nous permettra, en tant que Canadiens,
de faire le point et de savoir où nous en sommes rendus dans la mise
en oeuvre de la justice réparatrice. Son appel, qui invite à ne
pas opposerle système classique et la justice réparatrice mais
à oeuvrer à mettre en place une synergie fructueuse, vaut la peine
d’être entendu.
Dans les débats où dialoguent les tenants d’un système
pénal classique et les promoteurs d’un modèle de justice
réparatrice, il est courant et parfois un peu caricatural de voir s’opposer
deux approches différentes de la réalité du crime.
Pour les uns, celui-ci est à cerner strictement comme une violation
de la loi pénale garante de l’ordre public. La charge d’incriminer
revient au ministère public, représentant de l’État,
qui est investi d’une double mission : il lui revient d’établir
que les éléments constitutifs de l’infraction selon la définition
légale sont effectivement réunis et permettent de qualifier le
fait de crime au point de justifier les poursuites; il lui revient aussi de
renverser la présomption d’innocence du suspect afin de pouvoir
l’inculper sur base d’indices établissant qu’il serait
bien l’auteur du fait reproché. Dans ce schéma, la victime
est par définition un « outsider » qui ne peut guère
intervenir dans une procédure dont elle se sent exclue.
Pour les autres, le crime s’impose d’emblée comme une atteinte
bouleversante à l’intégrité de la victime et à
l’équilibre de la communauté. Les blessures parfois profondes
engendrées par l’agression de l’auteur déclenchent
l’urgence d’un soin intensif et d’une mobilisation solidaire
pour soulager la victime et restaurer la possibilité de liens de confiance
au sein d’une communauté elle aussi affectée par le comportement
marginal de l’auteur. Celui-ci doit être soutenu et responsabilisé
dans un processus qui lui permette de s’engager sur un chemin de réparation
qui prend son origine dans un indispensable aveu et l’expression de la
vérité. Le conflit révélé par le crime ne
se résoudra que par une communication rétablie entre toutes les
parties directement concernées au sein de la communauté.
Selon l’approche privilégiée, les attentes vis-à-vis
du droit et les aspirations en matière de justice s’expriment donc
avec des tonalités bien différentes. Mon long itinéraire
de service en prison m’a conduit personnellement à éprouver
les pertinences respectives de ces deux approches tout en percevant les ambiguïtés
et les difficultés à mettre en œuvre celles-ci. Il ne peut
s’agir de les situer en opposition l’une face à l’autre
: il faut découvrir en quoi elles peuvent se compléter et se corriger.
Bien sûr, comme aumônier de prison, je suis prioritairement rejoint
par la dimension holistique d’une justice réparatrice suscitant
avec audace des initiatives solidaires et créatrices enracinées
dans une option communautaire et enrichies par les ressources spirituelles des
personnes concernées. Mais, comme juriste, je reste également
profondément convaincu de l’importance de sauvegarder rigoureusement
les garanties essentielles inscrites aujourd’hui dans les chartes et conventions
établissant les droits fondamentaux de toute personne humaine dans un
État démocratique.
Au fil de mon chemin, je n’échappe pas toujours à certaines
confusions et certains malaises face au fonctionnement de la justice pénale.
L’horizon de ma réflexion est celui de mon engagement de terrain
comme aumônier de prison en Belgique[1]
: celui-ci me situe de facto en position de proximité première
aux côtés du prévenu ou du condamné, ce qui ne signifie
en rien une indifférence au sort de la victime. Je suis profondément
convaincu que le prisonnier ne peut être soutenu en faisant abstraction
du triangle auteur-victime-communauté et du défi de la communication
à restaurer à l’intérieur de celui-ci.
Mes deux expériences de service en prison, tantôt dans le cadre
de la détention préventive, tantôt dans le cadre de l’exécution
de la peine, suscitent quelques réflexions que je risque de partager
ici.
-
Accompagnement dans le cadre de la détention
préventive
Lorsque j’interviens dans une maison d’arrêt, ma mission
première est d’accompagner des hommes placés en détention
préventive pour des faits souvent très graves. De manière
répétitive, je peux observer en première ligne comment
le prévenu vit un déchirement profond durant les longs mois d’instruction
et d’attente de son procès.
Généralement, dès les premiers contacts, je rencontre
une personne bouleversée, renversée par le drame humain qui l’a
conduite en détention. Dans le cadre de la relation confidentielle qui
peut se vivre dans l’espace « refuge » offert par un aumônier
de prison, je me mets à l’écoute de récits d’une
densité poignante dont le cœur est fréquemment l’incompréhension
devant l’échec douloureux de relations humaines. Sont évoqués
d’emblée : le visage de la victime, la rupture avec les proches,
le poids de la culpabilité morale, la vulnérabilité personnelle
révélée, l’angoisse devant l’impossible réparation,
le désespoir devant la confiance brisée, puis tant d’émotions
irrationnelles et de quêtes maladroites de sens au-delà des alliances
rompues. Rapidement surviennent les questions sur la mesure des dommages causés,
l’état des victimes, les conditions de survies des proches laissés
dehors. L’expression ensuite des étapes de dégradations
successives de l’intégration communautaire du prévenu qui
ont si souvent précédé les passages à l’acte
: désinsertion sociale, dépendances, misère socio-économique,
communication perturbée, tant de facteurs révélant la fragilisation
progressive du cercle de vie à restaurer. Les itinéraires confiés
sont infiniment complexes et la « vérité » des drames
vécus est toujours multiple. Très souvent, le désir confus
d’un geste ou d’un contact par rapport à la victime est confié
dans le secret de ces rencontres. Comment ne pas rêver à une approche
réparatrice lorsqu’on est rejoint par ses récits durant
d’interminables entretiens durant lesquels l’émotion bouillonne
dans un climat d’humilité souvent étonnant de sincérité?
Mais au même moment interviennent d’autres paramètres et
d’autres urgences. Parallèlement à ce besoin d’entrer
dans une communication restaurée axée sur la vérité,
le prévenu exposé à l’univers de la prison se découvre
brutalement écrasé par la machine pénale, celle qui fait
la « peine » , et il pressent bien vite que cette institution totale
qui l’abrite peut le détruire au-delà de l’imaginable.
Les codétenus autant que les siens venus le visiter ne lui permettent
pas de s’appesantir sur les débats évoqués plus haut.
Il y a une autre priorité : il faut préalablement résister
à cet univers carcéral, il faut en hâte imaginer les mesures
pour la survie des proches hors de la prison, il faut en un mot limiter les
dégâts. Je ne décris pas ici l’inflation des dégâts
collatéraux de l’emprisonnement qui est tout sauf une frappe pénale
à la précision chirurgicale. Je constate simplement que l’urgence
de mobiliser les ressources qui lui restent pour survivre à l’incarcération
destructrice devient inévitablement la tension première pour le
prévenu. Dans ce contexte, la visite de son avocat va souvent donner
une orientation nouvelle au questionnement. La demande à ce défenseur
ne sera plus d’abord : comment assumer mes responsabilités
et m’engager dans un processus de réparation vis-à-vis de
ma victime? Le cri sera plutôt : comment pouvez-vous me faire
sortir d’ici le plus tôt possible et comment limiter la peine au
minimum?
Réduit à l’impuissance dans le vertige de la détention,
le prévenu en total désarroi sollicite son avocat pour que celui-ci
actionne toutes les ficelles de la procédure pénale classique.
Dans nombre de situations, même si dans la confidentialité il me
livre une toute autre vérité, il ne manquera pas d’adhérer
à la stratégie de son défenseur lui expliquant «
professionnellement » les failles du dossier et lui indiquant comment
contrer l’entreprise du ministère public chargé d’établir
l’infraction et de renverser sa présomption d’innocence.
Moins le prévenu s’exprimera, moins il sera vulnérable dans
la procédure. Cette règle tacite du silence cultivée en
prison pénalisera souvent la victime en attente d’entendre la vérité.
L’avocat précisera en outre à son client que toute initiative
vis-à-vis de sa victime doit être radicalement exclue tant elle
ne pourrait qu’être comprise comme une manipulation ou un harcèlement
à ce stade. Il est d’ailleurs probablement exact que la victime
est le plus souvent bien trop bouleversée à ce moment pour envisager
un contact quelconque avec son agresseur.
Je suis régulièrement surpris d’être appelé
par les détenus après le passage de leur avocat. Que de fois ne
me demandent-ils pas de téléphoner à leur conseil pour
que je puisse les aider à comprendre ce que celui-ci leur a expliqué
au parloir! La terminologie juridique est certes complexe. De plus, les débats
centrés rigoureusement sur les faits dans leur matérialité
objective conduisent à des expertises de plus en plus obscures et techniques
dont l’enjeu est souvent la qualification ou la nonqualification de l’infraction
selon les termes de la loi. Les prévenus ne s’y retrouvent pas
mais se résignent finalement à une confiance aveugle dans leur
défenseur : ils se sentent de moins en moins concernés par un
débat tenu dans une rationalité pénale qui leur est relativement
inaccessible. Beaucoup de détenus se forcent donc à invoquer Thémis,
la déesse Justice aux yeux bandés, tenant en sa main les plateaux
d’une balance qui devraient s’incliner en leur faveur vu le poids
des arguments annoncés par leurs avocats. Dans les préaux, on
parle surtout de la Justice comme d’une loterie où les chances
de s’en sortir varient selon les billets de banque qu’on investit
pour choisir son avocat!
On s’éloigne ainsi progressivement de la qualité franche
de ces entretiens confidentiels où l’inculpé se laissait
bouleverser par les conséquences humaines de son crime et considérait
sans détours les trajectoires difficiles de sa vie et les dynamiques
multiples qui brisent l’harmonie de ses relations. Les débats juridiques
formels pour établir l’imputabilité des faits au prévenu
et pour caractériser la « mens rea » [2]
établissant l’intention coupable de l’inculpé n’ont
rien à voir avec le discernement participatif d’une prise de responsabilité
par l’auteur en vue d’une réparation.
Ce constat pourrait aboutir effectivement à un rejet désabusé
du système pénal classique. On préférerait évidemment
que se généralise le recours à la médiation[3]
(tout en précisant qu’il semble indispensable que l’exercice
de cette médiation soit sécurisé par un cadre légal)
ou à toute initiative de justice participative dans les cultures où
les traditions communautaires offrent des repères assurant le respect
de toutes les parties. Le recours alternatif à un mode de détermination
de la peine inspiré du mouvement de la Justice restauratrice fait évidemment
rêver mais il faut admettre que les conditions même de ce recours
font clairement défaut dans la majorité des situations rencontrées
dans le contexte occidental contemporain.
Ainsi, d’autres considérations m’amènent à
invoquer avec insistance les articles 5, 6, 7 ou 13 de la Convention européenne
de sauvegarde des droits de l’homme. Le contrôle strict et
légal du recours la détention préventive, le droit à
un procès équitable, la présomption d’innocence,
l’assistance garantie d’un défenseur, la garantie d’interrogatoires
à charge et à décharge, la légalité des infractions
et des peines, le droit à un recours effectif, etc., toutes ces dispositions
sont évidemment le fruit de délibérations démocratiques
basées sur une expérience concrète des dérives possibles
de la Justice en l’absence de telles garanties. Les exigences formelles
d’une procédure pénale, le souci d’équité
coulé dans le principe de légalité des peines et des infractions,
la non-rétroactivité des lois pénales, le respect des droits
de la défense, tous ces éléments restent les pierres d’angle
d’une organisation judiciaire fiable dans un État de droit. Comment
rétablir un relatif équilibre entre les parties enfoncées
dans le conflit en l’absence de ces garanties juridiques?
D’abord, il faut tenir compte du fait qu’une proportion importante
des prévenus ne se positionne pas dans un aveu des faits. Sans doute
que, pour la majorité, l’épouvantail des effets dévastateurs
de la peine de prison annoncée est un incitant suffisant à risquer
une stratégie du déni telle qu’elle est envisagée
plus haut. Mais je ne peux nier également les cas où des prévenus
sont innocentés et libérés en cours de procédure
ou même lors du jugement de fond. Je réalise aussi que des considérations
d’ordre culturel peuvent être un obstacle sérieux à
la démarche d’aveu : à titre d’exemple, pour de nombreux
jeunes prévenus maghrébins que je rencontre, avouer est inimaginable,
car il n’est pas question de causer un déshonneur supplémentaire
perçu comme insupportable à leur famille et à leur communauté;
ils s’imposent parfois de nier même l’évidence pour
l’honneur de l’Oumma, au risque accepté d’amener
les juges excédés à les sanctionner plus sévèrement
!
Une autre raison qui hypothèque probablement les chances d’initier
une forme de détermination de la peine inspirée de l’approche
réparatrice est l’érosion effrayante du tissu communautaire
dans notre société occidentale. Beaucoup de détenus que
j’accompagne sont depuis longtemps marginalisés socialement et
totalement isolés. Les actes qui leur sont reprochés sont rarement
perçus par eux comme la rupture d’un lien humain. Nombre de vols
et de comportements asociaux sont opérés dans un contexte de «
débrouille » ou de révolte confuse face à une société
distante dont les auteurs se sentent exclus. Restaurer les liens vis-à-vis
d’une communauté où ils ne sont pas insérés
depuis fort longtemps semble alors un programme irréel. De plus, se sachant
diabolisés par des médias incontrôlés, les détenus
présument que le rejet de la société ne peut à l’avenir
que s’accentuer à leur égard. Ils sont convaincus que c’est
« malgré » la communauté ressentie comme hostile qu’il
faudra désormais continuer d’essayer de survivre. En rencontrant
les nombreux prévenus issus des couches défavorisées de
la société, je suis frappé par une sorte de fatalisme qui
amène souvent ceux-ci à ne pas même vouloir se défendre.
Selon eux, la Justice participe aux mécanismes sécuritaires qui
verrouillent tout accès à leur intégration dans une communauté
qui ne les veut pas. Pourquoi devraient-ils croire aujourd’hui que ce
système va soudain leur laisser la moindre chance? Nombre de jeunes prévenus
disent avoir déjà expérimenté la condamnation pour
le « délit de sale gueule » ou n’avoir rencontré
aucune compréhension dans leurs impasses sociales : qui peut leur faire
croire qu’ils seront traités équitablement devant un tribunal?
Dans ce contexte là, je ne peux que m’accrocher aux initiatives
parfois volontaristes d’un système classique qui « impose
» presque l’assistance juridique d’avocats pro Deo
et persiste à vouloir encadrer tout prévenu des garanties juridiques
fondamentales évoquées plus haut. Françoise Tulkens, juge
auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme à
Strasbourg, précise ceci à propos des droits humains fondamentaux
: « C’est l’honneur et la force des droits de l’homme
de protéger même ceux qui les ont le moins respectés, même
ceux qui ne les ont pas revendiqués! La protection des droits de l’homme,
en effet, est une garantie qui ne se mérite pas. » Assister
un justiciable en lui faisant bénéficier de chaque disposition
protectrice possible selon le droit peut aussi être un chemin pour le
restaurer dans sa dignité de personne reconnue comme membre à
part entière de la famille humaine. En ce sens, faire bénéficier
rigoureusement chaque prévenu de toutes les garanties de la procédure
pénale n’est-il pas un préalable à toute initiative
de responsabilisation? N’est-ce pas une étape incontournable avant
de vouloir restaurer le lien social?
-
Accompagnement de condamnés en «
maison pour peine »
Un des phénomènes les plus difficiles à gérer dans
les établissements pénitentiaires où se purgent les longues
peines d’emprisonnement est certainement celui de la victimisation des
détenus qui finit souvent par générer haine ou désespoir.
La « tarification pénale légale » appliquée
par le tribunal est d’abord extrêmement difficile à accepter
tant par l’auteur que par la victime. Le « prix à payer »
fixé par la décision souveraine du juge quantifiant dans les limites
légales le temps de privation de liberté est par définition
arbitraire et inadéquat. Qui peut mesurer la « peine » ?
Qui croit vraiment qu’infliger une peine à l’un soulage la
peine de l’autre? Qui croit vraiment que ces peines s’équilibrent
dans les plateaux de la balance?
Il y a un enjeu à reconnaître lucidement dans quelle pièce
nous évoluons. Par nature, la prison n’est autre chose qu’un
instrument privilégié au service de cette grande concession à
la faiblesse humaine qu’est l’institution pénale. Prenant
acte de ce potentiel d’agressivité qui nous habite tous lorsque
nous sommes victimes, celle-ci prend l’option d’aménager
en notre nom la réaction aux atteintes inacceptables à notre intégrité
et à l’harmonie sociale. Elle se résigne à légitimer
une attitude punitive tout en tentant de la « mesurer » . La logique
pénale est celle-ci : pour endiguer les flots par hypothèse dévastateurs
et irrépressibles du besoin inavouable de vengeance de ceux et celles
qui sont victimes de comportements inadaptés selon nos normes établies,
nous concédons à une administration publique le soin de réagir
et de punir à notre place. Implicitement, nous lui donnons mandat de
« faire sentir » proportionnellement le mal qu’il a causé
au condamné par la peine qu’il doit subir. Il s’agit prioritairement
de cadrer la réaction sociale dont on veut modérer l’éventuelle
démesure. Plutôt que de maintenir le différent sur le plan
civil en tentant à travers tout de négocier un processus de résolution
de conflit en quête de modes de réparation du tort causé,
l’État choisit d’exercer une justice répressive, au
nom des parties concernées qui se voient interdire de se faire justice
à elles-mêmes. Le législateur et le juge reçoivent
la mission de mener le débat sur la nature et la mesure des peines à
appliquer au nom des honnêtes citoyens que nous pensons être. Un
service public d’exécution des peines s’organise et c’est
celui-ci qui est chargé de « faire payer sa dette » aux condamnés.
Disons-le en vérité : si certains parmi ceux-ci acceptent de «
faire leur peine » sans révolte, je n’en ai guère
rencontré qui subissent leur peine comme une « juste réponse
» à leur comportement criminel! Ai-je par ailleurs rencontré
des victimes « satisfaites » par la punition infligée à
l’auteur du crime?
Au fil de leurs interminables détentions, les détenus sentent
immanquablement monter en eux des bouffées d’angoisse, de colère
et de haine. S’ils peuvent théoriquement admettre que la privation
de liberté est le moindre mal qu’ils doivent subir à titre
de sanction pour les crimes et délits inacceptables qu’ils ont
commis, ils sont bientôt révoltés de découvrir l’ampleur
tragique des « dégâts collatéraux » de leur
détention. À côté de la privation de liberté,
la disproportion phénoménale des traumatismes annexes engendrés
par l’enfermement dans le contexte carcéral les submerge! Insécurité,
promiscuité, dépersonnalisation, déresponsabilisation,
précarisation des proches… Les souffrances psychologiques, morales
et physiques générées par le quotidien pénitentiaire
sont démesurées! Le déchaînement destructeur de la
peine va bien au-delà de ce qu’a pu vouloir le législateur
qui a criminalisé le comportement fautif ou le tribunal qui a appliqué
la loi. Que savent ces décideurs de la réalité minée
du terrain carcéral? La prison est plus qu’une peine et les blessures
lancinantes de l’au-delà des murs entraînent progressivement
cette « victimisation » du détenu qui se perçoit comme
livré avec les siens à la froide mécanique pénale.
Cette perception hypothèque le plus souvent tout espoir de donner le
moindre sens constructif à l’exécution de la peine pour
celui qui la subit! L’expérience carcérale «
prend l’allure d’un temps vide » .[4]
Le détenu est bientôt convaincu que personne n’est
capable de cerner les limites vertigineuses de sa peine en prison! C’est
seulement dans le monde virtuel de certains écrits idéologiques
que les objectifs de la peine sont précisément mesurés,
ciblés et atteints. En menant cette réflexion, je suis hanté
par ce commentaire entendu des milliers de fois : « La peine n’a
plus de sens pour nous qui la vivons. Ne vois-tu pas que tous nous finissons
par avoir la haine? »
Dans ce contexte trop rapidement esquissé, je suis évidemment
tenté de me référer aux textes juridiques énonçant
les droits humains fondamentaux. L’article 3 de La CEDH est ainsi régulièrement
invoqué avec des succès divers selon les situations : «
Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou
traitements inhumains ou dégradants » . Le souci de faire
respecter cet article dans les prisons européennes a incité le
Conseil de l’Europe à créer le Comité européen
pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains
ou dégradants (CPT). Ce droit fondamental contribue à susciter
des initiatives plus ou moins concrètes selon les pays pour l’élaboration
d’un statut juridique des détenus lui permettant de se situer en
sujet de droit plutôt qu’en victime d’un système. Cependant,
la littérature scientifique et les récits d’expériences
vécues par les acteurs du terrain pénitentiaire sont d’une
abondance infinie et illustre le plus souvent comment le droit lui-même
reste incarcéré dans l’espace opaque de l’institution
pénitentiaire. Ce seul constat démontre l’urgence de promouvoir
l’avènement d’un cadre juridique précis prévoyant
des recours effectifs dans le cadre de l’exécution des peines.
Au-delà des effets destructeurs de l’incarcération à
limiter autant que possible, au moyen de l’appareil judiciaire, l’exécution
de la peine dans le cadre carcéral peut-elle malgré tout être
orientée vers la réparation? Des initiatives de justice réparatrice
peuventelles aboutir en prison? La réalité de la victime peut-elle
faire surface et interroger celui qui purge sa peine en prison au point de réveiller
en lui le sens de sa responsabilité?
En Belgique, le choix politique a été effectué en 2000[5]
d’engager au sein de chaque établissement pénitentiaire
un consultant en justice réparatrice (CJR)[6]
La circulaire ministérielle qui définit la fonction du CJR précise
l’objectif de « faire évoluer le droit pénal
d’un droit répressif vers un droit axé sur la réparation,
et plus particulièrement de réorienter la politique pénitentiaire
dans cette optique » . Dans ce cadre, la mission du consultant en
justice réparatrice est de jouer « un rôle concret au
sein des établissements pénitentiaires pour faire évoluer
la culture pénitentiaire d’une justice punitive vers une justice
réparatrice » . Sa tâche « vise principalement
au développement actif d’une culture de respect des différents
acteurs concernés et à la promotion d’une politique pénitentiaire
locale cohérente au regard du modèle de la justice réparatrice
» . Le consultant intervient comme conseiller de la direction locale
de l’établissement pénitentiaire. Il doit jouer un rôle
moteur dans l’initiation, la coordination et la concrétisation
des projets conçus en concertation avec tous les intervenants de la prison.
Sa mission sur le terrain se situe d’abord sur un plan structurel : il
doit mettre les différents acteurs en communication en les sensibilisant
à la culture de justice réparatrice. Il doit développer
des lieux de concertation entre les cadres pénitentiaires, les détenus,
les victimes et la société.
Symboliquement, la présence de ces CJR au sein des prisons signifie
une option positive en vue d’ouvrir le monde carcéral à
une dynamique de justice réparatrice. Après sept années
de fonctionnement, il semble cependant prématuré d’évaluer
si l’objectif est réaliste. Quelques premières réflexions
peuvent cependant être proposées.
Dans un langage prudent, les consultants mentionnent dès leurs premiers
rapports qu’il est difficile — « pour des raisons d’ordre
matériel, de mentalité ou d’organisation » ainsi
que face aux « arguments de type sécuritaire »
— d’implanter le concept de justice réparatrice dans un contexte
pénitentiaire « pas toujours favorable à sa mise en
œuvre » ! Plusieurs parmi ces nouveaux professionnels à
l’intérieur des murs en viennent rapidement au constat suivant
: la première urgence est de réparer la prison elle-même!
La mission préalable à laquelle ils doivent s’atteler consiste
à mettre les membres du personnel et les différents services de
la prison en relation cohérente. Développer des canaux de communication
constructifs et des espaces de paroles pour favoriser l’émergence
d’une culture du respect est une étape incontournable à
l’intérieur de l’institution. Dans ce contexte, certains
consultants éprouvent un sérieux décalage entre leur vision
de la justice réparatrice et ce qu’ils font concrètement
sur le terrain. Ils se sentent amenés à investir une énergie
énorme pour faire bien d’autres choses, comme combler les vides
émotionnels et structurels de la prison… En 2002, un travail de
« recentrage » a été mené et des priorités
pour l’action des CJR ont été dégagées. Il
s’agit :
- d’étudier la possibilité de prise en charge
des demandes de contact et de médiation entre auteur et victime;
- de participer à la mise en place d’un « stres-steam
» ;
- de mettre en place une procédure d’accueil et d’information
des victimes entendues par la commission de libération conditionnelle[7];
- d’aider les directions à mettre en place des procédures
d’accueil, d’information et de soutien des agents;
- d’aider les directions à favoriser l’information
des détenus à toutes les étapes de la procédure
pénale et de l’exécution des peines;
- de recenser les difficultés et les besoins liés à
l’indemnisation des parties civiles par les auteurs au départ
de la prison et faire des propositions visant à améliorer ou
faciliter cette procédure. (La prison prive objectivement le détenu
de toute;
- possibilité de remboursement sérieux de ses parties
civiles : le travail en détention est un privilège inaccessible
pour beaucoup et la « gratification » du travailleur est à
peine suffisante pour subvenir aux besoins quotidiens du détenu).
Même après ce recentrage, on perçoit bien que la conception
de la mission des CJR reste assez floue. Pourtant, de plus en plus, ils s’emploient
principalement à faciliter tout processus de médiation ou tout
programme spécifiquement orienté vers la responsabilisation des
détenus à l’égard des victimes. Le défi est
très délicat. Mener le détenu dans un processus de responsabilisation,
notamment en le sortant de la position de victime dans laquelle il est imbriqué
et en l’amenant à devenir acteur de son propre parcours dans un
esprit de réparation semble souvent impossible. Le contexte destructeur
de la détention tel qu’il est évoqué plus haut obsède
le quotidien du détenu incapable de penser à autre chose qu’à
sa situation et donc de démarcher auprès des autres. Comment restaurer
l’empathie du prisonnier envers la victime et la société
en ces circonstances?
La réparation n’est pas une chose que le CJR peut susciter tout
seul. Il fait appel à des organismes officiellement reconnus pour les
cas encore rares où un processus de médiation entre une victime
et un condamné est sollicité par l’un ou l’autre.
En partenariat avec quelques associations extérieures accréditées,
il contribue occasionnellement à créer des groupes de réflexion
à l’intérieur desquels les détenus ont la possibilité
de prendre conscience des conséquences de leurs actes, pour eux-mêmes,
pour leurs victimes, pour leur famille et leur environnement proche et pour
la société au sens large. Dans ce cadre, il est suggéré
aux condamnés d’imaginer quelques initiatives envers les autres.
Malheureusement, ces initiatives restent encore relativement marginales et
peu de détenus semblent disposés à y participer. Ils semblent
subir une double pression. À tort ou à raison, ils disent faire
l’objet d’un procès d’intention de la part des autorités
et des intervenants psycho-sociaux qui considéreraient comme une manœuvre
de manipulation la participation des détenus à ce type de programme
« pour augmenter les chances de libération » . À tort
ou à raison, ils seraient perçus comme « frotte manches
» ou « collaborateurs » du système par les autres détenus
qui n’imagineraient pas qu’on puisse participer à ce type
d’initiative pour une autre raison que celle de « se faire bien
voir » ! La sous-culture de la prison génère des obstacles
moins visibles mais parfois plus difficiles à franchir que les murs et
les grilles.
La promotion de programmes de justice réparatrice au sein des établissements
pénitentiaires en Belgique est strictement coordonnée par les
CJR qui en garantissent l’aspect « professionnel » . Des initiatives
proposées par des aumôneries ou des conseillers moraux suscitant
des rencontres avec des victimes ou des représentants de la communauté
ne trouvent pas leur place aisément dans les prisons belges. On imagine
mal des cycles de rencontres « détenus-victimes de substitution
» , des « cercles de guérison » ou toute autre activité
organisée avec une visée restauratrice dans le cadre d’activités
spirituelles ou philosophiques à l’initiative des représentants
des divers cultes ou des conseillers moraux. Pour les CJR, la justice réparatrice
est une entreprise qui ne peut être improvisée et la mise en place
des conditions strictes pour le mode de médiation auteur-victime qui
est privilégié ne peut être assurée que par des «
spécialistes » . La dimension communautaire avec sa charge de spontanéité
et de gratuité offerte pour retisser des liens de confiance en libérant
les émotions et intuitions semble a priori suspecte. Les volontaires,
même s’ils sont encadrés et formés dans le cadre des
aumôneries, ne sont pas à ce jour les bienvenus pour rencontrer
les détenus dans le cadre de programmes dans l’esprit de la justice
réparatrice. Il reste pourtant qu’on peut se demander si des animations
de ce type ne pourraient pas susciter l’adhésion d’un groupe
différent de détenus dans la mesure où elles seraient conduites
dans la discrétion d’un cadre d’aumônerie, indépendamment
de l’institution.
La liberté de participer et de se retirer à tout moment d’un
processus de justice réparatrice est essentielle pour l’intégrité
de la démarche. Adhérer librement à celle-ci reste-t-il
possible et sans ambiguïté dans la mesure où le programme
proposé se fait nécessairement sous le contrôle d’un
CJR attaché à l’équipe de direction de la prison?
Si je me réjouis de l’institutionnalisation de l’orientation
réparatrice de la détention signifiée par la désignation
des CJR dans chaque prison, je pense pourtant qu’il faut rencontrer cette
interrogation. Un modèle de justice participative peut-il se concevoir
dans un espace de contraintes et de contrôles comme l’institution
totale qu’est la prison?
En fidélité avec leur tradition, les aumôneries veulent
rester des « refuges » de discrétion et de liberté
où des processus de guérison et de restauration des liens communautaires
peuvent être entrepris dans un profond climat de respect et de vérité
dans les rapports humains. C’est ainsi seulement qu’elles peuvent
modestement contribuer de façon originale à promouvoir une dynamique
réparatrice au sein de la prison. C’est de cette manière
qu’elles peuvent soutenir auteurs, victimes et communautés dans
leurs efforts de restauration de la confiance au-delà des déchirures
causées par la criminalité. Encore faut-il que le contexte de
« professionnalisation » extrême des intervenants en justice
réparatrice ne les place pas hors jeu pour relever ce défi. Encore
faut-il que l’approche réparatrice soit réellement holistique,
c’est-à-dire déterminée à mobiliser toutes
les ressources humaines disponibles pour transcender les conflits, sans omettre
les dimensions spirituelles et communautaires!
Suggestions
- Pouvez vous établir des parallèles entre l’expérience
menée au Canada et celle menée en Belgique en ce qui a trait
à la justice réparatrice au sein des établissements pénitentiaires?
- Êtes-vous d’accord pour dire que nous devrions chercher
la complémentarité qui existe entre les deux systèmes?
Cette démarche constitue-t-elle un affaiblissement de la justice réparatrice?
Ouvrages recommandés
- Chantraine, Gilles. « La mécanique du temps vide. Structure
sécuritaire et réactions individuelles au temps carcéral
» , dans D. Kaminski et M. Kokoreff (Éds).), Sociologie
pénale : système et expérience, Paris, Erès,
2004, p. 257-271.
- Debust, Christian, Françoise Digneffe, Dan Kaminski et Colette
Parent. Essai sur le tragique et la rationalité pénale,
Éditions De Boeck, 2002, coll. « perspectives criminologiques
» . ISBN 2804181047
- Garapon, Antoine et Denis Salas (dir.). La Justice
et le Mal, Éditions Odile Jacob, 1997. ISBN 2738105041
- Kellens, Georges, Stephan Parmentier et Tony Peeters. Vade
mecum, la justice réparatrice en prison, Academia Press,
2004. ISBN 9003820583

Conclusion :
Lors de l’enseignement des modules présentés dans le présent
manuel, nous avons trouvé important de faire preuve de créativité
dans les présentations. À titre d’exemple au Rwanda, où
Juste.Équipage a offert des séances de formation durant le mois
de février 2007, nous savions que les questions qui seraient soulevées
feraient revivre des blessures très profondes; par conséquent,
nous avons décidé de faire venir avec notre équipe un musicien
professionnel (et 75 flûtes à bec) qui, plusieurs fois par jour
au cours de la semaine, enseignait aux participants à faire tout d’abord
du bruit puis, petit à petit, de la belle musique. Cela a été
une expérience agréable qui a permis de relâcher beaucoup
de tension et d’envoyer le message voulant que, s’il faut acquérir
de nouveaux réflexes pour jouer d’un instrument de musique, il
en est de même si l’on désire adopter la justice réparatrice
en tant que moyen de faire face au crime, à la victimisation, à
la guérison et à la réconciliation. Pour chaque groupe,
vous devrez trouver un moyen créatif de relâcher la tension du
fait que l’apprentissage de la justice réparatrice nous force à
faire face à de graves problèmes tels la déshumanisation,
le transfert, le préjudice, la trahison, la guérison, l’horreur,
la colère, la peur, la solitude, etc.
Il est également pertinent de mentionner que pour l’expérience
du Rwanda, les participants ont décidé, le dernier jour, de brûler
les « murs trop négatifs » et de créer un mur de l’espoir
durant le dernier après-midi. Lorsque vous utilisez le module sur les
historiques des participants, s’il advient qu’en fin de compte,
il ressort beaucoup d’éléments négatifs, vous pourrez
envisager avec les membres de votre groupe de trouver un moyen d’exprimer,
à l’aide d’un symbole, la transition du désespoir
vers l’espoir avant la fin de la séance de formation.
Au Rwanda, nous avions également une « personne mystérieuse
» qui a commencé la semaine entièrement bandée de
la tête aux pieds et qui apparaissait tous les matins en ayant de moins
en moins de bandages sur le corps. Au fur et à mesure que la semaine
avançait, les participants acceptaient de mieux en mieux cette «
personne mystérieuse » qui a alors entamé son processus
de guérison. Telle est la morale de l’histoire, aisément
comprise par les participants. Voici en quoi consiste la guérison au
sein d’une communauté accueillante et digne de confiance.
Pour chacun des modules, nous vous conseillons de trouver des illustrations
originales. A titre d’exemple, pour renforcer l’idée que
le processus de justice réparatrice ne doit jamais perdre de vue les
victimes, les délinquants et l’ensemble de la communauté,
qu’il est essentiel d’écouter toutes les parties concernées
et de prendre part au processus de rétablissement et d’expression
de la vérité, nous avons demandé à six partenaires
d’élaborer une danse sur le thème de la justice réparatrice.
Il est surprenant de constater que les victimes ont fait preuve de beaucoup
de volonté pour danser avec la communauté ou pour exprimer la
vérité mais il a fallu longtemps pour que les victimes et les
délinquants acceptent de danser ensemble. Les participants avaient compris
l’importance de ne pas forcer les choses et ils ont attendu le bon moment
et le lieu opportun.
Nous voici rendu à la fin de notre exploration du Petit manuel de justice
réparatrice. Nous espérons que notre travail vous aura inspiré,
qu’il aura suscité votre intérêt et qu’il vous
incitera à en apprendre davantage sur la justice réparatrice et
le potentiel qu’elle sous-tend pour donner au système juridique
un visage plus humain et faire en sorte que le processus soit plus acceptable
pour les victimes d’actes criminels, la communauté et les délinquants.
Juste.Équipage tient à remercier Sécurité publique
Canada pour la confiance dont il a fait montre envers notre organisation. Nous
désirons remercier tout particulièrement les collaborateurs Rod
Carter, David Shantz, Scott Harris et Philippe Landenne. Leurs divers points
de vue et perspectives ont enrichi la présentation de notre petit manuel
de justice réparatrice.
Pierre Allard, président
Juste.Équipage
B.P. 71053
Ottawa (Ontario)
K2P 1W0
P.-S. : Juste.Équipage sera heureux de recevoir vos suggestions concernant
la façon d’améliorer l’enseignement de la justice
réparatrice par l’entremise de ce petit manuel. Vous pouvez communiquer
avec nous à l’adresse suivante :
allard@justequipping.org. Vous pouvez également consulter notre site
Web, www.justequipping.org, et prendre connaissance du rapport de notre séance
de formation qui s’est déroulée au Rwanda, au mois de février
2007.

Note en bas de page
